ANTHROPOLOGIE DU PATRIMOINE

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Le patrimoine comme savoir. Légitimités, expertises et conflits

Observer et analyser de manière anthropologique le patrimoine implique par ailleurs de le considérer comme un lieu dans lequel se joue la construction de savoirs spécifiques, par et/ou pour des acteurs professionnels, des visiteurs, des usagers, des amateurs. Non seulement ces savoirs coexistent, mais ces acteurs peuvent également coopérer ou se défier autour d’un projet qui les rassemble ou les oppose autour d’un objet patrimonial particulier.

Des légitimités en tension

Comme le note Jean-Louis Tornatore (2004), le patrimoine est un lieu de confrontation de légitimités socialement hiérarchisées, qui met en jeu des savoirs techniques, narratifs, affectifs, scientifiques sur l’objet patrimonial. Les conservateurs d’un musée ou d’une bibliothèque, les restaurateurs d’œuvres d’art, les archéologues professionnels ou amateurs, les guides touristiques d’un centre-ville ou les habitants d’un site classé sont tous engagés dans une certaine relation avec un objet patrimonial. Les modalités de cette relation ne relèvent pourtant pas des mêmes types de préoccupations, de la même histoire personnelle ou des mêmes compétences. Ces acteurs développent ainsi des expertises et des attentes différentes quant aux objets patrimoniaux qui forment un kaléidoscope social, culturel, politique et cognitif. Dans les situations extrêmes, les tensions naissent, par exemple, de la création des parcs naturels protégés, qui voient intervenir des scientifiques spécialistes des milieux naturels et des groupes qui habitent cet espace avec des pratiques de mobilité, d’exploitation des ressources et des attachements affectifs allant parfois à l’encontre de la préservation promue par les parcs. On retrouve des compétitions d’expertises sur les savoirs concernant le patrimoine culturel immatériel, dont font partie les savoirs naturalistes. Cette catégorie récemment promue par l’UNESCO suscite les interrogations de certains anthropologues professionnels, qui estiment parfois que le processus patrimonial de la culture immatérielle efface les enjeux sociaux des communautés, au profit d’une description partielle et d’une instrumentalisation politique des savoirs et savoir-faire en jeu. Les connaissances naturalistes de pharmacopée des populations indigènes, notamment en Amérique latine, se transforment également en de véritables conflits entre des industries multinationales et des groupes locaux, qui protègent leurs ressources en les faisant entrer dans le champ patrimonial.

Conflits de patrimoine

Si la patrimonialisation a longtemps été analysée comme un processus devant mener à un consensus autour de grands monuments ou lieux symboles de la nation, l’extension contemporaine de ses domaines d’application permet aux anthropologues de montrer aujourd’hui que le patrimoine n’est pas un objet neutre (Bondaz, Isnart, Leblon, 2012). La sélection des objets à protéger et l’entretien de leur fonction patrimoniale constituent plutôt une arène publique de discussion, de négociation, d’appropriation de certains objets et des savoirs sur ces objets, structurée par des relations politiques et économiques hiérarchisées et conflictuelles. Qu’il s’agisse de promouvoir les traces du passé de la Grande Russie pour Vladimir Poutine, de conditionner les expressions culturelles des Tibétains pour le gouvernement chinois ou, dans un autre sens, de revendiquer le retour des frises du Parthénon conservées au British Museum pour les Grecs ou encore de détruire des éléments du patrimoine de l’humanité de l’UNESCO pour les terroristes islamistes, le travail sur le patrimoine se montre aujourd’hui sous un jour nouveau. La patrimonialisation est bien plus qu’un simple transfert de biens dans le monde valorisant de la culture. Elle fabrique également des hiérarchies et des différences sociales, économiques, culturelles et symboliques, et devient le support de stratégies que des acteurs individuels, des institutions de pouvoir ou des groupes minoritaires mettent en œuvre pour exister dans le monde. En entrant dans la vie quotidienne des habitants d’un village sauvegardé, dans les habitudes pastorales d’une population nomade ou dans les dispositifs de performances d’un groupe de théâtre, la patrimonialisation modifie les cadres coutumiers. Elle produit de nouveaux discours sur les identités dans lesq [...]

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  • Écrit par 
  • Anaïs LEBLON
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Cyril ISNART, « ANTHROPOLOGIE DU PATRIMOINE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anthropologie-du-patrimoine/