AGNOTOLOGIE

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Multiples et diverses ignorances

Une telle entreprise pourrait sembler contradictoire en soi et condamnée dès le départ : comment donc espérer savoir ce que l’on ne sait pas ? La contradiction reste superficielle cependant, car il s’agit rarement d’identifier au présent ce que nous ne savons pas. Il reste en effet possible de se prononcer sur ce que nous ne savions pas ou encore sur ce que nos prédécesseurs ignoraient, sur ce que nous savons et que d’autres ignorent, sur ce qu’une communauté d’enquête souhaiterait connaître sans pour autant disposer de tous les éléments de réponse. On peut également revendiquer des zones de secret, c’est-à-dire une forme d’ignorance publique, qu’il s’agisse de protéger nos institutions contre des connaissances dangereuses – biomilitaires par exemple – ou de se protéger soi-même d’une connaissance détenue par un tiers (droit à l’oubli numérique, droit à l’ignorance génétique). Il y a donc bien des discours sur l’ignorance, des attributions voire des revendications d’ignorance qui méritent d’être étudiés en tant que tels.

Proctor, dans l’introduction d’Agnotology, distinguait trois grands types d’études :

– celles sur l'ignorance comme « ressource », c’est-à-dire ce que la science et le savoir doivent résorber. Il arrive parfois que l'on puisse préciser, dans un champ donné, ce que l'on ne sait pas, et de quelle manière on compte s'y prendre pour le connaître. Il s’agit là d’ignorance « profondément consciente », et on a pu voir en l’ignorance prise en ce sens le « moteur de la science », selon Stuart Firestein ;

– celles sur l'ignorance comme « terrain perdu », c’est-à-dire ce dont on s'est détourné (par exemple, les effets de l'alcool sur la reproduction, qui faisaient l'objet de travaux précis au début du xxe siècle et qui ont connu une éclipse durable). Dans ce sens, l'idée est que nos intérêts sont sélectifs, que tout programme de recherche se fait au détriment d'autres pans possibles de la science. Cette ignorance, induite, seconde, serait en quelque sorte le « prix à payer » pour savoir ce que nous savons et n’a pas forcément été voulue ;

– celles sur l'ignorance comme produit d'une stratégie. Il s’agit là de considérer que l’on a pu tenter de gommer, de saper ou de fragiliser une connaissance fiable existante. Ainsi, faire disparaître de la connaissance de l’espace public, par exemple dans le cadre d’un secret d’État ou industriel, ou la rendre indisponible, inutilisable pour justifier des inférences et des décisions – comme dans certaines formes de climato-scepticisme ou les campagnes orchestrées par les cigarettiers – c’est bien « créer » de l’ignorance. C’est ce sens, stratégique, qui a occupé des auteurs aussi divers que Naomi Oreskes et Erik Conway au sujet du climato-scepticisme, Wendy Wagner et Thomas McGarity sur le terrain juridique, Gerald Markowitz et David Rosner à propos de la silicose, du chlorure de vinyle ou du plomb, mais aussi David Michaels sur de nombreux toxiques, dans des études historiques. Dans tous ces exemples, les auteurs ont étudié la manière dont une connaissance stable et fiable pouvait se retrouver fragilisée et, par là, ne plus apparaître comme connaissance aux yeux du public et des décideurs.

On peut donc tenir un discours sur l’ignorance dans son rapport à la connaissance de ces trois points de vue. La liste pourrait sans doute être complétée. Il n’est par exemple pas évident que l’ignorance active de la situation d’une communauté, ou encore le déni d’une minorité politique ou sociale, relèvent toujours du troisième sens, c’est-à-dire d’une stratégie. On pourrait également qualifier l’ignorance de manière relationnelle : est-elle relative, au sens où certains agents ignorent ce que d’autres savent ? Est-elle « absolue », au sens où tous les agents, à un moment donné, se trouvent rassemblés dans la même ignorance, comme cela peut être le cas à l’égard de questions que la science actuelle n’a pas encore résolues ?

On peut aussi envisager une ignorance « de perspective », qui est alors due au fait que la connaissance est « distribuée », répartie sur un collectif, ce qui fait qu’aucun membre de celui-ci ne possède à lui seul l’ensemble de la connaissance possédée par le groupe. On dit ainsi couramment, par exemple, que la France « sait » aujourd’hui construire des ogives nucléaires et réaliser des greffes de visage, même si bien entendu personne ne cumule ces deux compétences ni même la [...]

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Robert Neel Proctor

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L’instillation du doute sur les dangers du tabac

L’instillation du doute sur les dangers du tabac
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Écrit par :

  • : maître de conférences, département de philosophie de l'École normale supérieure, Paris ; directeur du Centre d'archives en philosophie, histoire et édition des sciences, CNRS - École normale supérieure

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PROCTOR ROBERT N. (1954- )

  • Écrit par 
  • Mathias GIREL
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L'historien des sciences Robert N. Proctor est né en 1954 à Corpus Christi au Texas. Il est surtout connu en France pour son travail sur les liens entre science et industrie du tabac, ce qui ne constitue cependant qu’une partie de ses recherches . Proctor, en effet, appartient à cette lignée d’historiens des sciences américains qui se sont consacrés à décrypter les relations tissées entre scientif […] Lire la suite

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Pour citer l’article

Mathias GIREL, « AGNOTOLOGIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/agnotologie/