Le problème traditionnel de l'immanence et de la transcendance se pose aujourd'hui en termes de pouvoir et non plus de référence intellectuelle ou ontologique. Ce qui est en question, c'est la nature et l'étendue du pouvoir scientifique, politique, philosophique, de l'humanité sur elle-même : peut-elle désespérer et s'abandonner à des forces supérieures et extérieures qui la détermineraient comme une chose ? La même question se pose dans les mêmes termes pour l'existence individuelle : trouve-t-elle son origine et sa fin en elle-même ou au-dessus d'elle-même ? Le sens et la liberté sont-ils immanents ou bien transcendants ?
Un aspect concret de cette problématique est la question de l'histoire : l'homme accomplit-il lui-même son histoire, son sens et sa puissance, ou bien au contraire le temps, qui est l'immanence même, se transmue-t-il nécessairement en une histoire transcendante, construisant son édifice à l'insu de l'homme et contre lui ? La même idée vaut pour les sciences et les techniques. La forme moderne de la transcendance serait dès lors l'aliénation ; ou, inversement, l'aliénation économique, technique, politique (voire psychologique, si l'on songe à l'inconscient et aux inadaptations) serait la vraie signification de la transcendance, l'immanence devenant la conquête progressive de soi-même, par la réduction des forces extérieures et supérieures. L'immanence doit devenir l'univers et la demeure de l'homme et non plus son néant, son angoisse ou, plus simplement et dramatiquement, son ennui lassant, son absurdité sans fin, son impuissance et sa misère.
N'est-il pas vrai, en effet, que la conscience moderne a mis fin au règne des arrière-mondes ? N'est-il pas vrai, en même temps, que cette même conscience, avertie de son pouvoir, n'envisage plus guère l'expérience d'une manière platement empirique et sensible ? Il y a dans ces éléments matière à une nouvelle position du problème, où l'homme se débarrassera des fantômes religieux de l'immanence et de la transcendance pour se retrouver enfin lu […]
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