Le mot « aliénation » est, aujourd'hui, en langue française, un mot malade. Il souffre de cette affection que certains lexicologues appellent « surcharge sémantique » : à force de signifier trop, il risque de ne plus rien signifier du tout. La question qui se pose à propos de ce malade est de savoir s'il faut le tuer ou le guérir.
Dans l'usage actuel, le mot trouve une application majeure sur le plan des relations du travailleur avec le produit de son travail et avec les institutions, les puissances et les hommes qui en disposent. Il désigne à la fois le fait que le travailleur est réellement dessaisi, privé au profit d'un autre (alienus) de la possession et de la jouissance d'une partie de son ouvrage, et le fait que le travailleur est ainsi lésé dans cette part de sa personnalité qui a été engagée dans l'activité de production. On peut dire alors qu'il n'est plus lui-même, mais qu'il est devenu un autre. Céder quelque chose à un autre et devenir autre, cela fait déjà un double foyer du sens. Le mot, en effet, oscille entre la description objective d'une situation d'exploitation – être dessaisi par (et pour) un autre – et la prise de conscience de cette condition – devenir un autre.
1. Ambiguïtés du mot et du concept
L'ambiguïté du mot aliénation est une ambiguïté proliférante. Au niveau dit objectif, la notion peut être prise au ras de l'enquête empirique ou sur des plans variables d'élaboration conceptuelle, en fonction de la théorie ou du système qui règle la description, rassemble des analyses partielles et finalement s'articule sur une pratique sociale et politique, elle-même plus ou moins avouée ; le concept risque alors de devenir invérifiable sur le plan même de l'enquête scientifique. Se tourne-t-on vers la prise de conscience ? Celle-ci peut être exercée, soit par une classe ou un groupe dans son ensemble, soit par un groupe dirigeant qui exprime ou devance la conscience de classe, soit par des théoriciens qui suscitent cette prise de conscience en l'élaborant concept […]
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