Il est tentant de remettre en son état original Montesquieu, victime d'une culture politique approximative et du zèle des savants à le moderniser. Pourtant, ce destin est significatif. Les politiques se rappellent – quand l'atteinte au corps social et au corps politique devient flagrante et que la croyance nécessaire en l'indépendance du pouvoir judiciaire ne peut plus être maintenue – que tout pouvoir est porté à une extension de ses attributions. On invoque alors la séparation des pouvoirs, qui est une théorie générale des conditions de la liberté institutionnelle et sociale. Les savants saluent ce « sociologue », qui se disait « écrivain politique », dont le savoir sur les gouvernements et l'esprit des lois qui les règlent est innocenté par l'ambition de connaissance et sanctifié par la lutte contre les préjugés. On sait cependant que Montesquieu, subtil écrivain philosophe, seigneur cosmopolite sans illusions, n'est pas réductible à un tel rôle de garant. Mieux vaut, sans séparer une vie sans drames et une œuvre qui tend à une hauteur de vues qu'on croirait trop facilement neutre, suivre une aventure intellectuelle exemplaire. Comment et pourquoi est-il parti à la découverte d' un objet qui lui échappait, ce qu'il appellera un jour les « générations de lois » ? Voilà une quête philosophique que Louis Althusser, après d'autres au siècle des Lumières, pouvait rapprocher de la révolution newtonienne. Elle a fait du monde moral l'empire de « lois-rapports ». Mais il faut aussi l'envisager comme une tentative d'intelligence de nos « aberrations » mêmes, qui infléchit en un sens nouveau la fonction critique. C'est l'expérience d'un homme que, comme beaucoup d'autres, ni le savoir qu'on lui a transmis ni les conformismes de son temps ne peuvent satisfaire, bien qu'il n'ait pas naturellement, comme il le dit, l'« esprit désapprobateur ». Il est parti à la rencontre d'une élucidation à la fois personnelle et générale (« Au sortir du collège, on me mit entre les mains des […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 11 pages…



