2. Destins des « Lettres persanes »
Nous avons notre lecture, justifiable, des Lettres persanes, roman secret du pouvoir et de l'impuissance, de l'éloignement et de l'implication d'un spectateur – Usbek – qui croit possible de vivre quelques années dans la jouissance paisible, mais toujours provisoire, de la distance et de la parenthèse. Distance de nature variable (il y a les variations d'Usbek, celles de Rica et les autres) dans un livre savamment polyphonique, où se révélera avec le temps l'imbrication subtile de textures diverses et d'« une espèce de roman », et qui utilise un genre ancien dont la mise en œuvre est aussi actuellement critique que classiquement satirique.
Mais telles qu'elles apparaissent en 1721, au cœur de la Régence, imprimées en Hollande, les Lettres persanes peuvent passer pour un livre politique, où le savoir et les audaces érotiques, la satire sociale issue du décentrement des perspectives et les incursions dans les terrains de la philosophie moderne seraient là à la fois pour étayer et relativiser une attaque des pouvoirs constitués (le roi absolu, défunt désormais, mais aussi les abus de la Régence, particulièrement le système de Law et le rudoiement des parlementaires), attaque contre des hiérarchies sociales « naturelles » et des libertés essentielles – ce par quoi on rejoint le satirique laudator temporis acti et une fronde politique marquée fortement d'anticatholicisme. Certains Modernes aiment mieux mettre en valeur, dans ce roman, la virtuosité du rhapsodique, un côté « forme-sens », par où reconnaître la signification actuelle de l'œuvre où se rejoindraient fables allégoriques et reportages, essais métaphysiques (prémices du sapere aude, liberté humaine et prescience divine, etc.) et caricatures féroces, dissertations politico-historiques et ironies culturelles, roman du sérail et chroniques européennes : le style pot-pourri issu des pratiques multiples du recueil épistolaire et la « chaîne secrète » dont Montesquieu dira en 1754 la su […]
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