4. Le monde moral et le monde physique : intelligences de l'histoire
Au retour des voyages, voici Montesquieu retranché dans sa province pour deux ans, voué au travail intellectuel et à son état de gentilhomme vigneron. C'est de là que date la mise au point de l'inventaire de sa riche bibliothèque largement héritée de parlementaires cultivés. Ses instruments personnels de culture, les Pensées et le Spicilège, ont déjà de l'ampleur. Contre toute attente, au-delà de ses vocations de moderne et d'homme mêlé, il va produire un étrange livre, qui décevra.
Que sont les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains, et de leur décadence (1734) ? Sûrement pas ce qu'elles étaient exposées à paraître dans le commerce intellectuel du temps : une vue synthétique de l'histoire romaine étendue jusqu'à la chute de Byzance. Voltaire, qui n'aime pas Montesquieu, parlera d'un sec résumé. Montesquieu en était un peu responsable, qui avait arrêté in extremis la mise en circulation du deuxième volet de son travail, réutilisé plus tard dans le grand œuvre : ces Réflexions sur la monarchie universelle, devenue impossible à l'âge moderne, et que l'échec des Romains illustrait. Ce que publie Montesquieu est, de fait, d'une très grande richesse. C'est d'abord l'analyse, en dehors de toute vue providentialiste, d'un cycle complet de devenir historique, débouchant sur une vraie interprétation de cette énigme qu'est la chute d'une prodigieuse civilisation devant les barbares. C'est le déroulement d'une démarche qui lie dans leur principe grandeur et décadence, hors des topoi de l'histoire cyclique : qu'est-ce que le moteur d'une histoire sinon de l'histoire, où l'on retrouve logiquement unis accidents particuliers et allure générale, et qui est intelligible bien au-delà des lieux communs catholico-monarchiques – par exemple celui des divisions, dont Montesquieu montre que, s'il s'agit d'une République, elles sont consubstantielles à sa force et à la liberté. Cela constitue déjà le pendant d'une méditation sur l' […]
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