5. Réalisation et sens du grand œuvre : « De l'esprit des lois » (1748)
Nous voici au moment où va prendre forme la systématique, où la méthode va engendrer un savoir nouveau, une « manière d'enseigner les lois ». Et c'est d'abord l'écrivain politique qu'il faut saluer au travail dans une œuvre de pensée où le langage est essentiel. Montesquieu a un style philosophique, une manière de penser et de faire penser, des usages intellectuels propres à son temps et particuliers à son entreprise. L'Esprit des lois ne peut pas se résumer à la rencontre d'une intention didactique et du talent d'un homme d'esprit. Il y a une question de dispositio : l'intime cohérence d'un ouvrage qui a cherché son unité de façon totalement inédite –cohérence qui ne fut pas toujours perçue des contemporains, par incompréhension du projet qui la porte. Il y a l'adhésion nécessaire à une elocutio : ce sacrifice des idées intermédiaires et des minuties de jurisconsulte, car « qui pourrait tout dire sans un mortel ennui ? » ; et « il ne s'agit pas de faire lire, mais de faire penser ». Ce ne sont pas des coquetteries, mais un effort d'écrivain pour garder dans le savoir quelque chose des mouvements vrais de l'âme et des nécessaires changements de perspectives, et celui d'un chercheur sollicité par des questions limites qui viennent aider à redéfinir le cours de l'enquête sans le rompre.
Entre 1741 et 1743, à Paris, Montesquieu fait mettre au net une première fois la majeure partie de L'Esprit des lois. C'est là le point de départ important, et c'est vainement que des commentateurs s'échineraient à trouver ponctuellement le primum motum. La célèbre formule de la préface sur l'impulsion due à la découverte des principes, assurément antérieure, ne désigne pas ce qui allait commander comme de source le développement de l'œuvre, mais ce qui allait permettre la mise au point de la formulation stable des bonnes questions à poser aux conditions naturelles, historiques, politiques des législations, et à ce qui lie ces […]
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