DONEN STANLEY (1924-2019)

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Comme Vincente Minnelli, Gene Kelly ou Bob Fosse, Stanley Donen était rongé par l’inquiétude. L’art du musical est de nous faire croire qu’il est futile : il faut donc masquer à quel point le réel peut vous blesser. Seul le « divin » Fred Astaire paraît échapper à l’anxiété, sans qu’on puisse affirmer qu’il n’était pas le dissimulateur suprême. C’est dans cet univers d’illusion réparatrice que l’œuvre de Stanley Donen vient trouver sa place.

Stanley Donen

Photographie : Stanley Donen

Dès 1952, en collaboration avec Gene Kelly, Stanley Donen révolutionne le genre de la comédie musicale avec Chantons sous la pluie. Un ton ironique et humoristique, un scénario magistralement construit, le luxe des ballets et le brio des interprètes vont devenir des traits indissociables de... 

Crédits : John Springer Collection/ Corbis/ Getty Images

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Stanley Donen naît le 13 avril 1924 dans une famille juive bourgeoise à Columbia, en Caroline du Sud. La communauté juive y est rare et les sentiments antisémites fréquents : Stanley le ressent et s’enferme dans la solitude dont le délivre, justement, la « révélation » Fred Astaire. Ainsi, dès Carioca (Flying down to Rio, 1933, Thornton Freeland), Donen s’est choisi son sauveur. Et la danse, quand le cinéma en décuple le potentiel onirique, sera pour lui le moyen d’échapper à l’angoisse. Il va donc prendre des leçons de danse sans jamais se lasser. À seize ans, après un semestre à l’université, il se dirige vers Broadway. Sa souplesse, sa précocité, sa soif inextinguible d’apprendre le font remarquer. En 1939, George Abbott, le célèbre metteur en scène de musicals de l’époque, l’engage pour Pal Joey, spectacle de Richard Rogers et Lorenz Hart, dont la vedette est Gene Kelly. Devenu l’assistant de ce dernier, il n’a que dix-huit ans quand il se retrouve à Hollywood avec l’acteur-danseur, sous la houlette du producteur Arthur Freed.

En utilisant toute la magie de la technique, Donen peaufine des chorégraphies audacieuses et révolutionne un genre : ainsi de la danse avec son double (La Reine de Broadway [Cover Girl], 1944, Charles Vidor) ou avec un personnage de dessin animé (Escale à Hollywood [Anchors Aweigh], 1945, George Sidney). Quand Kelly réalise enfin un film (Un jour à New York [On the Town], 1949), Donen le seconde. L’apport du jeune homme est tel que Kelly le fait figurer au générique comme coréalisateur.

Dès son deuxième film, Donen dirige l’homme qui l’a inspiré, Fred Astaire, et lui offre la réalisation impeccable d’un de ses plus beaux numéros (Mariage royal [Royal Wedding], 1950) où on le voit, grâce à un décor pivotant, danser sur les murs et au plafond… Et puis c’est Chantons sous la pluie (Singin’in the Rain, 1951), de nouveau en coréalisation avec Kelly : à l’époque éclipsée par Un Américain à Paris (An American in Paris, Vincente Minnelli), ce n’est qu’avec le temps que l’œuvre va s’imposer comme le classique des classiques, et le seul musical à être si présent dans les listes périodiques des « meilleurs films du monde ».

Donen signe quelques comédies anodines, des comédies musicales à petit budget dont il fait de vrais bijoux (Donnez-lui sa chance [Give a Girl a Break], 1952) et d’autres, à gros budget, qu’il sait émailler de moments de grâce (Au fond de mon cœur [Deep in My Heart], 1954). Sa carrière solo trouve son apogée avec l’endiablé Les Sept Femmes de Barbe-Rousse (Seven Brides for Seven Brothers, 1954), chef-d’œuvre du musical et anthologie de moments chorégraphiques (le ballet des bûcherons engourdis, la square dance). Il retrouve Kelly pour Beau fixe sur New York (It’s Always Fair Weather, 1955). Mélancolique, le film raconte comment le temps effrite l’amitié. C’est le reflet de ce qui se passe dans la vie : les rapports avec Gene Kelly se sont détériorés et le genre du musical est en plein déclin.

Dans ce climat désenchanté, Donen quitte la MGM. À la Paramount, il fait une rencontre déterminante : Audrey Hepburn. Elle sera dans Drôle de frimousse (Funny Face, 1957) la partenaire d’Astaire. Le génie visuel de Donen est dynamisé par les inventions chromatiques et formelles du photographe Richard Avedon qui, non content d’inspirer le personnage de Dick Avery campé par Fred Astaire, fut conseiller technique sur le film, et raffine une mise en scène qui gomme toute trace d’effort. Les gestes d’Audrey Hepburn, son élégance ineffable sont au diapason de Donen. Suivent deux musicals où il retrouve George Abbott comme coréalisateur : Pique-Nique en pyjama (The Pajama Game, 1957) et Cette satanée Lola (Damn Yankees, 1958), deux films où les chorégraphies de Bob Fosse éclatent. Bouquet final, avant que peu à peu mélancolie, amertume et nostalgie ne deviennent les signes reconnaissables de Donen.

Il y a de la mélancolie dans Indiscret (Indiscreet, 1958) où marivaude le couple mûr Cary Grant-Ingrid Bergman, ou encore dans le Paris féerique revisité par Grant et Audrey Hepburn, sous le prétexte de l’intrigue policière alambiquée de Charade (1963). Il y a de l’amertume et même du cynisme dans L’Escalier (Staircase, 1969).

Audrey Hepburn, en duo avec Albert Finney, va inspirer à Donen un nouveau chef-d’œuvre, d’une virtuosité ahurissante : Voyage à deux (Two for the Road, 1967), où le thème de l’érosion des sentiments, amoureux cette fois, s’impose à nouveau. Une caméra virevoltante, un montage ludique mêlent les époques, les tons et les sentiments. Enfin vient l’heure de la nostalgie avec Folie-Folie (Movie Movie, 1978), poignante tentative de retrouver l’insouciance du cinéma « innocent » des années 1930.

La fin de la carrière de Donen est chaotique. Il rate son retour au musical (Le Petit Prince [The Little Prince], 1974), s’essaie à la science-fiction (Saturn 3, 1980) et essuie un échec cinglant à Broadway (Chaussons rouges, d’après le film de 1948 de Michael Powell et Emeric Pressburger). Il n’en reste pas moins un cinéaste d’une générosité sans limites. Il nous a fait du bien. Il peut maintenant lâcher prise et nous regarder de loin replonger avec délices dans les somptueux cadeaux qu’il a faits à notre imaginaire.

Stanley Donen meurt à New York le 21 février 2019.

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Écrit par :

  • : historien du cinéma, maître de conférences à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne, membre du comité de rédaction de la revue Positif

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Pour citer l’article

Christian VIVIANI, « DONEN STANLEY - (1924-2019) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/stanley-donen/