POSTMODERNISME

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Philosophie

Le postmodernisme s'est d'abord diffusé en architecture, en littérature et dans les arts figuratifs. Ses premières manifestations remontent aux années 1960 et il semble s'achever vers la fin des années 1980. Ce qui fait sa spécificité est son caractère fragmentaire qui le pose en antithèse de la modernité. En esthétique, on parle de postmodernisme à propos des théories qui développent l'idée d'une fin de l'œuvre d'art, souvent en lien avec la thèse de la perte de toute valeur véritative ou métaphysique.

Le crépuscule des « grands récits »

En philosophie, le postmodernisme devient sujet de débat en 1979 avec la publication de l'ouvrage de Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, que l'auteur caractérise par la perte de crédibilité et le déclin des métarécits qui sous-tendent le discours philosophique de la modernité. C'est autour de cette question que va éclater une querelle, dont les protagonistes seront J.-F. Lyotard, Jürgen Habermas et Richard Rorty. Elle a pour enjeu principal la question de la possibilité d'une sortie effective de la modernité. Les trois philosophes s'accordent pour reconnaître que, après Nietzsche et Heidegger, une manière absolue et globalisante d'envisager l'histoire, l'homme et la société, comme le voulaient les idéologies et les philosophies modernes de l'histoire, est devenue irrecevable. Cette convergence ne les empêche pas de s'opposer quant à l'interprétation à donner d'une telle sortie de la modernité. D'après Lyotard, la fin des métarécits de la modernité, c'est-à-dire du discours des Lumières et de celui de l'idéalisme, entraîne la fin aussi bien du subjectivisme que de l'humanisme, comme Michel Foucault l'avait déjà établi de son côté. Les philosophes des Lumières faisaient de l'audace du savoir le moteur de l'émancipation du genre humain tout entier ; quant à l'idéalisme absolu, il faisait dépendre la légitimité de tout savoir de la possibilité de s'inscrire dans la perspective d'une doctrine de la science encyclopédique et universelle. En critiquant les penseurs des Lumières, Lyotard souligne que la raison ne saurait renvoyer automatiquement à une promesse d'émancipation et, surtout, que rien ne garantit la nécessité d'un lien entre les énoncés descriptifs de la science et les énoncés pratiques et prescriptifs visant l'émancipation de l'humanité.

Un deuil impossible ?

L'époque postmoderne naît précisément du refus de ces deux grands discours de légitimation – ce qui implique une redéfinition du but des sciences, et une analyse critique du discours social. À l'encontre de la stabilité poursuivie par la modernité, le postmodernisme va chercher à produire non pas du connu, mais de l'inconnu, transformant le modèle de la légitimation en éloge de la différence ; à l'encontre de la modernité, dont le but était de réaliser l'unité de tous les domaines du savoir et de la société, le postmodernisme va accroître leur différenciation.

Dans Le Discours philosophique de la modernité (1986), Jürgen Habermas remarque de son côté que l'époque postmoderne, et la fragmentation qu'elle annonce, n'est que le symptôme de l'impasse dans laquelle le projet culturel et politique des Lumières se trouve aujourd'hui enfermé. Cette situation bloquée ne peut être que passagère, car, si on se détourne de ce projet, on trahit par là même les espoirs sociaux qui en sont partie prenante. Il faut, donc, d'un côté, refuser l'hypothèse de la fin totale des grands récits de la modernité, car cela supposerait de renoncer au désir d'émancipation qui donne vie au discours philosophique lui-même ; d'un autre côté, il faut envisager différemment la modernité, en n'abandonnant pas l'esprit véritable du projet inachevé des Lumières, d'après lequel le moteur de l'émancipation de la société ne peut être que la raison. En revanche, ce qu'il faut surmonter, ce sont justement les obstacles, à commencer par le primat de la subjectivité, qui contribuent à faire de la modernité un projet inachevé. Ici, Habermas partage les critiques de Lyotard.

Pour Richard Rorty (L'Homme spéculaire, 1979), ni Lyotard ni Habermas ne sont prêts à faire leur deuil de l'idée moderne de la philosophie comme savoir universel. Or, selon lui, une véritable rupture n'est possible qu'à condition de reconnaître que le sens de la philosophie ne réside que dans un pragmatisme proche de celui que professe John Dewey (1859-1952), lorsqu'il désavoue toute prétention de la philosophie à l'universalité. En effet, c'est à celui-ci que remonte la première expression d'une incrédulité face aux grands récits de la modernité. Et c'est dans son sillage que Rorty vient prôner la délégitimation de toute aspiration du discours philosophique à la vérité. D'où l'esquisse d'une conception de la philosophie comme « conversation de l'Occident », censée remplacer la problématique traditionnelle de la philosophie moderne.

Après la diffusion du postmodernisme en France, aux États-Unis et en Italie (notamment à travers l'œuvre de Gianni Vattimo) au cours des années 1980, le premier débat semble s'être tari. Aujourd'hui, le mot est plutôt employé, notamment aux États-Unis, pour caractériser l'œuvre de Jacques Derrida (1930-2004) et toute pensée qui se propose de dépasser les questions de la philosophie moderne en les « déconstruisant ».

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Écrit par :

  • : chercheur à l'université de Macerata, département de philosophie
  • : professeur agrégé à l'université de Poitiers
  • : maître de conférences en histoire de l'art contemporain à l'université de Valenciennes, critique d'art, commissaire d'expositions

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Pour citer l’article

Carla CANULLO, Romain JOBEZ, Erik VERHAGEN, « POSTMODERNISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/postmodernisme/