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HABERMAS JÜRGEN (1929- )

Représentant de la deuxième génération de la « Théorie critique », baptisée « École de Francfort » après le retour d'exil de ses fondateurs, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, Habermas est sans nul doute le penseur allemand contemporain le plus en vue. Ses prises de position sont largement relayées par les médias, en Allemagne et au-delà. Il est peu de domaines, jusqu'à la bio-éthique, sur lesquels il ne se soit pas prononcé. Cet engagement accompagne un projet théorique qui, entre la fin des années 1960 et les années 1980, a pris corps avec une grande cohérence, même s'il a été marqué par plusieurs tournants épistémologiques, dont le linguistic turn des années 1970. Habermas a mené à bien une œuvre quasi systématique, à laquelle, après la théorie du Droit (Droit et démocratie, 1992, trad. franç. 1997), il ne manque guère, si on la juge à l'aune du système hégélien, qu'une Esthétique, qu'élèves ou disciples ont cependant produite en utilisant, parfois de façon critique, ses catégories. Sa « philosophie sociale », à la croisée de la science politique, de la sociologie et de la philosophie politique, constitue une référence majeure dans les débats contemporains sur la démocratie, le libéralisme et le communautarisme. Mais elle se caractérise surtout par un effort pour se doter d'une armature épistémologique plus visible, sinon plus solide, que celle des pères fondateurs de la Théorie critique.

Jürgen Habermas est né en 1929. Après son doctorat consacré à Schelling (1954) il devint l'assistant d'Adorno à Francfort, dans les années décisives de la réimplantation en Allemagne de l'Institut de recherches sociales. Ouvrant ce qui allait devenir en 1961, la « querelle du positivisme », Adorno et Habermas défendirent, lors du Congrès de sociologie de 1959, le rôle de la philosophie dans les sciences sociales, notamment contre Karl Popper. La même année, Horkheimer ayant refusé sa thèse d'habilitation, Habermas partit à Marburg. Parrainé par Wolfgang Abendroth, il soutint son habilitation avec L'Espace public, 1962, trad. franç. 1978, une étude tout à fait conforme à ce qu'entendait Horkheimer par « philosophie sociale » lorsqu'il avait pris la direction de l'Institut de recherches sociales de Francfort en 1931.

« Philosophie sociale » : le destin de la normativité

La démarche adoptée ensuite dans le recueil d'essais Théorie et pratique (1963, édition augmentée 1971, trad. franç. 1975), sous-titré « Études de philosophie sociale », reprend à son compte celle des études dans lesquelles Horkheimer réinterprète la tradition de la philosophie bourgeoise et les apories de sa pensée émancipatrice. La Théorie critique, dans les années 1930, considérait l'époque libérale du capitalisme et la culture bourgeoise comme une période où la raison et les normes qui lui étaient associées (vérité, justice) demeuraient des références incontournables du savoir et de l'action. La disparition, selon Habermas, du capitalisme libéral condamne le programme de la Théorie critique elle-même et tout mouvement d'émancipation à l'impuissance, dans la mesure où ce sont ces valeurs qui étaient mobilisées contre les résistances des « rapports de production » au développement des forces productives. L'échec du prolétariat à s'affirmer comme sujet de l'histoire traduit donc bien plus que l'échec d'un mouvement social : il révèle l'échec de la raison bourgeoise, et même de la raison tout court. On assiste à l'effondrement des valeurs qui constituaient les métacritères normatifs de la raison. Toute la réflexion de Habermas procède de ce diagnostic. D'où l'insistance de son questionnement sur la normativité.

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

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    Dans le sillage des grandes figures de la sociologie allemande contemporaine, notamment Jürgen Habermas – dont il est proche – et Niklas Luhmann, il est aujourd’hui, avec Axel Honneth, Hans Jonas et Claus Offe, parmi les auteurs qui ont marqué la pensée sociologique au cours des dernières décennies....
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Voir aussi