MONDRIAN PIET (1872-1944)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Vers l'abstraction

Étant retourné en Hollande pour l'été de 1914, Mondrian y est a son grand déplaisir bloqué par la guerre. Loin des façades parisiennes, il se retrouve à Domburg devant les deux motifs qui l'y avaient autrefois tant séduit, la petite église et la mer. Mais il est cette fois dans un tout autre état d'esprit : il a fait l'expérience du cubisme, et les carnets de croquis de cette époque, remplis d'annotations, montrent qu'il réfléchit intensément à la question de l'abstraction (il commençait notamment à élaborer, toujours sous l'influence de la théosophie, ses théories sur l'équilibre cosmique du vertical et de l'horizontal – c'est-à-dire aussi sur l'équilibre du spirituel/masculin et du matériel/féminin). Il entreprend alors deux séries de dessins qui aboutiront chacune à un tableau, unique production picturale de deux années cruciales dans son art (Jetée et océan, 1915, Musée Kröller-Müller, Otterlo ; Composition, 1916, Guggenheim Museum, New York). Dans chacune de ces séries, où Mondrian atteint le « point de non-retour » dans son évolution le conduisant à l'abstraction, une solution à première vue parfaite est rejetée au profit de ce qui semble d'abord un retour au naturalisme : aux splendides dessins ne décrivant de la mer que son horizontalité – c'est-à-dire un concept abstrait – font suite des études qui réintroduisent dans ce réseau de notations géométriques, souvent nommées plus/moins par les historiens d'art, le motif concret de la jetée vue frontalement et en contre-plongée perspective ; même chose pour les dessins de la façade de Domburg : exaltant d'abord son rythme ascensionnel, ils incorporent ensuite des détails « figuratifs » – une double arcade écrasée qui vient limiter cette verticalité. Or ce qui pourrait être pris pour une « régression », pour un retour à une plus grande dépendance vis-à-vis du motif, de la nature visible, est en fait une solution formelle qui allait précipiter Mondrian vers le néo-plasticisme, c'est-à-dire vers un art où chaque élément est, selon ses mots, « déterminé par son contraire » : la pure horizontalité de la mer ne peut être traduite en termes abstraits (ou absolus, ou universels), malgré sa nature conceptuelle, car elle privilégie un terme de l'opposition sur laquelle est fondé le système de pensée de Mondrian, et il en va de même pour le rythme ascensionnel de la série des façades d'église. Les deux toiles qui concluent ces deux séries graphiques démontrent en outre comment par la neutralisation réciproque de la verticalité et de l'horizontalité, premier trait caractéristique de ce qu'on peut nommer la dialectique propre à Mondrian, le peintre débouche sur une radicalisation de ce qui faisait le fond de son œuvre cubiste, à savoir sa volonté d'anéantir l'opposition de la figure et du fond (dans les deux toiles, d'ailleurs, on peut retrouver la trace du cubisme qu'elles dépassent : la composition en ovale de Jetée et océan ; l'estompage des couleurs à la périphérie et surtout l'indépendance contrapruntique du dessin et de la couleur dans Composition, 1916. Quoi qu'il en soit, c'est dans Composition avec lignes noires (1917, Musée Kröller-Müller, Otterlo) que Mondrian, tirant la leçon de son travail des deux années précédentes, basculera définitivement dans l'abstraction. Non seulement ce tableau ne fait plus référence à une quelconque réalité naturelle, mais toute perception gestaltiste d'une figure est rendue impossible : le plan blanc sur lequel s'essaime la résille apparemment aléatoire des bâtonnets, carrés et croix noirs et gris, est optiquement happé par les relations géométriques diffuses qu'entretiennent virtuellement ces éléments discrets entre eux, la « figure » n'est pas tracée sur un support neutre et originellement vide, elle est construite comme une incorporation, comme une destruction visuelle de l'identité de ce support.

Composition de lignes noires, P. Mondrian

Photographie : Composition de lignes noires, P. Mondrian

Piet Mondrian, Composition de lignes noires. 1917. Huile sur toile. 108 cm x 108 cm. Kröller-Müller Museum, Otterlo, Pays-Bas. 

Crédits : Stichting Kröller-Müller Museum, Otterlo, Pays-Bas. © Holzman Trust

Afficher

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Médias de l’article

Petite Maison au soleil, P. Mondrian

Petite Maison au soleil, P. Mondrian
Crédits : Mondrian/ Holzman Trust/ Bridgeman Images

photographie

Composition de lignes noires, P. Mondrian

Composition de lignes noires, P. Mondrian
Crédits : Stichting Kröller-Müller Museum, Otterlo, Pays-Bas. © Holzman Trust

photographie

Composition avec grille 8, P. Mondrian

Composition avec grille 8, P. Mondrian
Crédits : Mondrian/ Holzman Trust/ Bridgeman Images

photographie

Composition dans le losange avec jaune, noir, bleu, rouge et gris, P. Mondrian

Composition dans le losange avec jaune, noir, bleu, rouge et gris, P. Mondrian
Crédits : 2010 Mondrian/ Holtzman Trust c/o HCR International Virginia USA

photographie

Afficher les 6 médias de l'article


Écrit par :

Classification

Autres références

«  MONDRIAN PIET (1872-1944)  » est également traité dans :

MONDRIAN / DE STIJL (expositions)

  • Écrit par 
  • Guitemie MALDONADO
  •  • 984 mots
  •  • 1 média

La dernière exposition monographique et rétrospective consacrée en France à l'œuvre de Piet Mondrian (1872-1944) datait de 1969 ; présentée à l'Orangerie des Tuileries, elle avait également été la première dans ce pays où l'artiste, Hollandais d'origine, avait pourtant passé près de trente années de sa vie. Depuis, et malgré le succès rencontré alors, […] Lire la suite

THE NEW ART - THE NEW LIFE, THE COLLECTED WRITINGS, Piet Mondrian - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Hervé VANEL
  •  • 1 220 mots
  •  • 1 média

L'œuvre picturale de Piet Mondrian (1872-1944) est l'une des plus radicales du xxe siècle. L'une des plus résistantes aussi. Son rejet de toute forme de représentation, la réduction de son vocabulaire esthétique à l'horizontale, à la verticale, et aux trois couleu […] Lire la suite

ABSTRAIT ART

  • Écrit par 
  • Denys RIOUT
  •  • 6 699 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Abstraction, monochromie et fin de l'art »  : […] La réduction moderniste conduit la peinture à la stricte monochromie, et on s'est demandé s'il s'agissait encore là d'art abstrait. Dans son journal, Yves Klein répond par la négative : il s'avoue « heureux de ne pas être un peintre abstrait ». Le premier tableau qu'il soumit à l'approbation du monde de l'art ne fut pas acceptée au Salon des réalités nouvelles de 1955. Les membres du comité d'org […] Lire la suite

BARRÉ MARTIN (1924-1993)

  • Écrit par 
  • Ann HINDRY
  • , Universalis
  •  • 1 232 mots

Dans le chapitre « Un abstrait entre lyrisme et géométrie »  : […] Né le 22 septembre 1924 à Nantes, d'un père architecte qui l'a sans doute éveillé au sens de l'espace à l'échelle humaine, Martin Barré commence des études à l'école des Beaux-Arts de Nantes mais rejoint Paris, dès 1948, où il fréquente assidûment les musées et les quelques galeries d'avant-garde, tout en survivant grâce à de petits métiers. C'est en 1955 qu'il se manifeste véritablement en tant q […] Lire la suite

DÉVELOPPEMENT DU HAPPENING SELON ALLAN KAPROW - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Hervé VANEL
  •  • 731 mots

1922 Projetant la future dissolution de l'art dans la vie, Piet Mondrian écrit : « L'art est déjà en partielle désintégration – mais sa fin serait prématurée. Les conséquences du Néoplasticisme sont effrayantes. » Allan Kaprow prolongera cette intuition. 1943 Quelques années avant qu'Allan Kaprow ne s'en occupe définitivement, Piet Mondrian déclare encore : « Je pense que l'élément destructif es […] Lire la suite

ÉCRITS ET PROPOS, Willem de Kooning - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Hervé VANEL
  •  • 1 059 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « « Peindre à l'oreille » »  : […] Le langage de De Kooning est entièrement affecté par sa manière de voir et réciproquement. « Tout ce que je vois, affirme-t-il, devient mes formes et mon état. » Sans cesse, son propos revient donc sur cette optique particulière qui travaille son art et infléchit jusqu'à sa perception de l'abstraction géométrique inflexible d'un Mondrian. Chez ce dernier expliquait De Kooning en 1972, « l'illusi […] Lire la suite

GORIN JEAN (1899-1981)

  • Écrit par 
  • Yve-Alain BOIS
  •  • 1 223 mots

Mondrian disait de Jean Gorin, de trente ans son cadet, qu'il était « le seul néo-plasticien français ». Mais si ce dernier ne manqua jamais une occasion d'affirmer sa dette à l'égard du maître hollandais, on peut aujourd'hui regretter que la reconnaissance de son œuvre ait quelque peu souffert de ce parrainage. Il faut en effet distinguer entre ses premières toiles néo-plastiques (1926), encore t […] Lire la suite

MODÈLE

  • Écrit par 
  • Raymond BOUDON, 
  • Hubert DAMISCH, 
  • Jean GOGUEL, 
  • Sylvanie GUINAND, 
  • Bernard JAULIN, 
  • Noël MOULOUD, 
  • Jean-François RICHARD, 
  • Bernard VICTORRI
  •  • 24 441 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Modèle et « artefact » »  : […] Si toute œuvre d'architecture s'ordonne à un modèle dont il arrive – comme on pourrait le montrer encore à partir de l'ordre classique – qu'elle impose elle-même l'idée sous une espèce visible peut-être inadéquate, partielle, sinon mensongère, la critique à laquelle prête, d'un point de vue théorique, l'épistémologie des modèles ne vaut pas dans un champ qui ne se distribue pas suivant une différe […] Lire la suite

PARIS ÉCOLES DE

  • Écrit par 
  • Claire MAINGON
  •  • 2 616 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « La première école de Paris »  : […] Utilisée pour la première fois par le critique André Warnod (1885-1960) dans le journal Comoedia en 1925, l'expression « école de Paris » désigne alors la vague d'artistes étrangers venus participer à la vie intellectuelle de la capitale dans les deux premières décennies du xx e  siècle. À cette époque, et notamment grâce aux expositions universelles qui l'ont consacrée Ville Lumière, Paris repr […] Lire la suite

PAYSAGE, peinture

  • Écrit par 
  • Eugenio BATTISTI
  •  • 6 550 mots
  •  • 6 médias

Dans le chapitre « L'Europe »  : […] L'Europe et le Proche-Orient ont eu une littérature érémitique et un culte des beautés naturelles comparables à ceux de l'Extrême-Orient. Cela est vrai si l'on en juge par la situation des plus anciens ermitages qui dominent de haut des groupes de montagnes et de vallées, des gorges et des forêts sauvages, des étendues d'eau. Toutefois, pendant tout le Moyen Âge européen, les éléments de paysage […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Yve-Alain BOIS, « MONDRIAN PIET - (1872-1944) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 19 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/piet-mondrian/