PÉTRARQUE

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La période italienne

La mort de ses amis les plus chers (« nous étions une foule, nous voici presque seuls », Familiares, VIII, vii), l'hostilité du pape Innocent VI qui avait succédé en décembre 1352 au bienveillant Clément VI, les conflits de plus en plus âpres qui l'opposent à la curie d'Avignon à cause de Cola, de Rome et de sa polémique contre les médecins décident Pétrarque à quitter à jamais la Provence pour rentrer dans sa patrie ; en mai, du haut du Mont-Genèvre, il salue l'Italie avec une éloquence émue : « Salut terre très sainte, terre chérie de Dieu, terre douce aux bons, aux superbes redoutable ! » (Epistolae metricae, III, xxiv.)

Grâce à l'intervention de l'archevêque Giovanni Visconti, il s'installe à Milan, où, à part quelques rares parenthèses, il reste huit ans (1353-1361), bien que ses amis, surtout florentins, ne lui ménagent pas les reproches pour être devenu, lui naguère le défenseur de la liberté et de la solitude, le thuriféraire des tyrans ennemis de sa patrie, installé dans une ville bruyante, collaborateur actif d'une ambitieuse politique de conquête. Pourtant cette époque milanaise est une des plus heureuses et des plus fécondes de sa vie. Il termine la première véritable édition de ses Rime, se consacre aux Familiares, achève de composer le De remediis utriusque fortunae (1354-1360), travaille aux Triomphes (Trionfi, 1351-1374), compose l'Invectiva (1355) contre le cardinal Jean de Caraman et l'Itinerarium syriacum, revoit et ordonne ses écrits précédents. C'est au cours de cette période d'intense activité littéraire qu'il accueille dans sa maison Boccace et, comme pour symboliser leur parfaite entente spirituelle, il plante dans son jardin des lauriers fatidiques. Cette entente se maintiendra et se renouvellera jusqu'à sa mort par un constant échange de correspondance, de nouvelles, de livres, d'amis et surtout par d'autres rencontres toujours stimulantes et riches. Cette amitié exaltante, la plus féconde des lettres italiennes, prend la forme d'une action commune pour le renouvellement, à la fois chrétien et classique, de la culture italienne, voire européenne. En 1361, fuyant la peste qui ravageait la plaine du Pô, il se réfugie à Venise, « ville auguste, seul réceptacle à notre époque de liberté, de paix et de justice, dernier refuge des bons, port unique où peuvent trouver abri les vaisseaux de ceux qui aspirent à la tranquillité » (Seniles, IV, iii). La Signoria fait don d'une maison sur la Riva degli Schiavoni à l'homme « dont la renommée est telle dans le monde entier qu'aussi loin qu'on remonte dans le temps il n'y eut jamais, parmi les chrétiens, poète qui puisse lui être comparé », et Pétrarque promet de léguer à sa mort tous ses livres à la République de Venise. Sa fille Francesca, son mari et leur petite fille Eletta viennent le rejoindre et leur bonheur réjouit ce père affectueux (en 1361, son fils Giovanni, « natus ad laborem ac dolorem meum », était mort de la peste). Il prend une part active à la vie et à la politique de la cité, ce qui ne l'empêche pas de poursuivre son œuvre littéraire dans la sérénité.

Mais l'affront qu'il subit (sans que la ville de Venise s'en émeuve) de la part de quatre jeunes disciples d'Averroès qui, tout en reconnaissant qu'il est « bon homme, voire excellent », le taxent d'« illettré, tout à fait ignare » parce qu'il croit plus au Christ et à l'Église qu'aux doctrines attribuées à Aristote, le détermine, après avoir répondu à ses détracteurs par le De sui ipsius et multorum ignorantia (1371), à changer une fois de plus de résidence et à se fixer à Padoue où il demeure jusqu'à sa mort, faisant la navette entre son domicile padouan et la maison qu'il avait acquise à Arquà, son dernier refuge.

Après le départ de sa fille pour Pavie, sa solitude spirituelle s'accentue, en dépit de l'amitié et de la dévotion dont il est entouré. On le pressent encore pour des missions politiques : en avril 1368, il va, en compagnie du seigneur et de l'évêque de Padoue, à la rencontre de l'empereur Charles IV qui, allié de la ligue contre les Visconti, descend en Italie ; puis il se rend à Pavie et à Milan à l'occasion des noces de Lionel, puîné du roi d'Angleterre, et passe, objet de vénération, entre les armées ennemies.

En 1370, heureux de voir enfin réalisé son grand rêve du retour de la papauté à Rome, il s'achemine vers la Ville éternelle sur l'in [...]

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Écrit par :

  • : secrétaire général de la Fondazione Giorgio Cini, Venise, professeur à l'université de Padoue
  • : professeur émérite à la faculté des lettres de Rouen

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Pour citer l’article

Vittore BRANCA, Françoise JOUKOVSKY, « PÉTRARQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/petrarque/