PÉTRARQUE

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La diffusion du pétrarquisme en France

Phénomène européen, le pétrarquisme fait montre en Italie, en France ou en Angleterre d'une même complexité. Il se caractérise d'un côté par un succès qui en fait une mode, et qui impose un renouvellement constant – le pétrarquisme assagi des Rime (1530) de Bembo différant par exemple des recherches sophistiquées des quattrocentistes –, et d'un autre côté par des crises d'antipétrarquisme, dont témoignent les parodies italiennes de Berni, le poème de Du Bellay Contre les pétrarquistes, ou les réticences de Jodelle.

En France, la fortune de Pétrarque n'attend pas la Pléiade, comme l'attestent les adaptations de certains sonnets : six chez Marot, douze dans les Œuvres poétiques de Peletier du Mans (1547), et surtout la version de 196 sonnets du Canzoniere publiée en 1548 par Vasquin Philieul. Mais lorsqu'ils imitent, les prédécesseurs de Ronsard préfèrent la subtilité mignarde des pétrarquistes du Quattrocento. D'Antonio Tebaldeo proviennent des épigrammes de Marot sur l'incendie d'amour ou sur les effets du feu et de la neige. Serafino dall'Anquila inspire à Jean Lemaire de Belges le premier Conte de Cupido et d'Atropos, et dicte à Maurice Scève des variations sur le feu et les pleurs, le miroir et le regard. L'apport de la Pléiade est de puiser aussi dans le texte même de Pétrarque, ou chez ses imitateurs moins infidèles, Bembo et ses disciples, que nos poètes connaissent grâce aux Rime di diversi publiées à Ferrare (1545-1547). Elle aura également le mérite de composer des cycles d'une certaine ampleur, qui se succèdent à partir de 1549, date du premier canzoniere français, l'Olive de Du Bellay, et des Erreurs amoureuses de Pontus de Tyard. L'année 1552 voit paraître les Amours de Ronsard et les Amours de Méline de Jean-Antoine de Baïf, l'année 1553 les Amours d'Olivier de Magny, et la suite ininterrompue des recueils va répondre à l'engouement du public. Enfin la Pléiade a fixé les formes (genres et mètre) de cette imitation. Après la diversité des premiers essais, Ronsard impose sa prédilection pour le sonnet dit « marotique », dont les tercets sont construits sur trois rimes (CCDEED) à la façon de Marot, et non pas sur deux à la mode italienne. Les sonnets de la Pléiade sont d'abord en décasyllabes, mais l'alexandrin domine à partir de 1555. La Pléiade intronise d'autres genres pétrarquistes : la chanson, cette suite de strophes passée de Provence en Italie, la sextine, six strophes de six vers, introduite par Tyard, ou le madrigal. Compositions musicales, qui montrent bien que le pétrarquisme contribue à l'essor d'une poésie lyrique.

L'évolution postérieure correspond à une recréation incessante. À partir de 1570, le néo-pétrarquisme d'un Philippe Desportes (Premières Œuvres, 1573) est un jeu littéraire, dont les inventions galantes et les codes sont déterminés par le milieu fermé des salons aristocratiques, par exemple l'hôtel de Dampierre. Ronsard lui-même doit suivre ces goûts, et dans les Sonnets pour Hélène (1578) il traite parfois de menus sujets, envoi de fleurs ou premier jour du Carême. Mais dans le même temps apparaît un « pétrarquisme noir », au décor funèbre et aux visions sanglantes, dans le Printemps d'Agrippa d'Aubigné ou dans les poèmes d'Hesteau de Nuysement. Il préfigure le pétrarquisme baroque des années 1585-1600. Jean de Sponde ou S. G. de La Roque sont soumis au flux des métamorphoses, des apparences ou des songes, et les procédés stylistiques s'exaspèrent dans ce vertige de la mouvance.

Ces poètes n'ont cessé de réinventer le pétrarquisme, parce que Pétrarque lui-même les y invitait en valorisant l'acte de l'écriture. Certes le pétrarquisme est d'abord une façon de vivre l'amour, du coup de foudre aux serments de fidélité. Passion impossible pour un être idéal, qui a hérité par l'intermédiaire de Laure des vertus et de la « courtoisie » chantées par la lyrique provençale, et pour une inhumaine, aussi insensible qu'un rocher ou que Méduse : la froide Hélène en est aux yeux de [...]

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Écrit par :

  • : secrétaire général de la Fondazione Giorgio Cini, Venise, professeur à l'université de Padoue
  • : professeur émérite à la faculté des lettres de Rouen

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Pour citer l’article

Vittore BRANCA, Françoise JOUKOVSKY, « PÉTRARQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/petrarque/