NETTOYAGE ETHNIQUE

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Tentative de créer des zones géographiques se caractérisant par leur homogénéité ethnique, au moyen de la déportation ou du déplacement forcé de personnes appartenant à des groupes ethniques définis. Le nettoyage ethnique entraîne parfois la suppression de toutes les marques physiques témoignant de l'existence du groupe visé, par la destruction des monuments, cimetières et lieux de cultes.

L'expression « nettoyage ethnique », traduction littérale des termes serbo-croates etnicko ciscenje, a été très fréquemment utilisée dans les années 1990 (bien qu'elle soit apparue antérieurement) afin de décrire le traitement brutal dont furent victimes divers groupes de civils lors des conflits qui accompagnèrent la désintégration de la république fédérale de Yougoslavie. Ces groupes comprenaient des Bosniaques (musulmans bosniens) de Bosnie et d'Herzégovine, des Serbes de la région de Krajina en Croatie, et des Albanais, puis des Serbes, de la province du Kosovo en Serbie.

Crise du Kosovo, mai 1999 : exode des populations albanaises

Photographie : Crise du Kosovo, mai 1999 : exode des populations albanaises

À partir de mars 1998, les combats entre les forces serbes et les séparatistes albanais, et la politique d'"épuration ethnique" menée par Belgrade conduiront à l'exode de près de 900 000 Albanais du Kosovo. 

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Cette expression a aussi servi à désigner la façon dont les militants indonésiens traitèrent les habitants du Timor oriental, dont un grand nombre furent tués ou forcés à abandonner leur foyer après que les citoyens de cette région eurent voté en faveur de l'indépendance, en 1999. Par ailleurs, on a parlé de « nettoyage ethnique » au sujet de la situation dramatique dans laquelle se trouvèrent les Tchétchènes qui quittèrent Grozny et d'autres zones de la Tchétchénie après les opérations militaires russes contre les séparatistes tchétchènes dans les années 1990. Selon un rapport du secrétaire général de l'Organisation des Nations unies (O.N.U.), le développement des nettoyages ethniques à partir des années 1990 s'explique par le caractère particulier des conflits armés contemporains, au cours desquels « les victimes civiles et les destructions des infrastructures civiles ne sont pas simplement des retombées de la guerre, mais résultent du fait que les non-combattants sont pris délibérément pour cible. [...] Dans bien des conflits, les belligérants prennent pour cible des civils afin de chasser ou d'éliminer certains éléments de la population, ou en vue d'accélérer la capitulation des forces armées ».

Le nettoyage ethnique est un concept qui a généré bien des controverses. Selon certains commentateurs, il diffère peu de celui de génocide. Mais ceux qui insistent sur sa spécificité soutiennent que le nettoyage ethnique et le génocide peuvent être distingués si l'on prend en compte l'intention des auteurs du crime : alors que le but premier d'un génocide est la destruction d'un groupe ethnique, racial ou religieux, la visée principale d'un nettoyage ethnique est l'établissement de zones se caractérisant par leur homogénéité ethnique, ce qui peut se réaliser par un certain nombre de moyens, dont le génocide fait partie.

En outre, la question de savoir si le nettoyage ethnique est apparu seulement au xxe siècle est aussi l'objet d'une controverse importante. Des historiens ont fait remarquer que le transfert forcé de millions d'individus organisé par les Assyriens aux viie et ixe siècles avant J.-C. constitue peut-être le premier cas de nettoyage ethnique. On cite aussi, entre autres événements, l'exécution en masse de Danois par les Anglais en 1002, le fait que les Tchèques tentèrent de débarrasser leurs territoires des Allemands au Moyen Âge, l'expulsion des Juifs d'Espagne au xve siècle, et le déplacement forcé des indigènes d'Amérique dont les colonisateurs blancs de l'Amérique du Nord furent les auteurs aux xviiie et xixe siècles. D'autres spécialistes indiquent que le nettoyage ethnique, contrairement aux campagnes de déplacements forcés antérieures, résulte de certains phénomènes qui ne se développèrent qu'au xxe siècle, tels que l'essor de puissants États-nations soutenus par des idéologies nationalistes et racistes prétendument scientifiques, dont le développement coïncida avec les progrès d'une technologie et de moyens de communication avancés. Si l'on adopte une telle conception du nettoyage ethnique, on peut citer entre autres faits le massacre des Arméniens par les Turcs en 1915-1916, l'extermination de Juifs européens par les nazis dans les années 1930 et 1940, la campagne de déportation de certaines minorités ethniques du Caucase et de la Crimée que l'Union soviétique mena pendant les années 1940, l'expulsion des Allemands des territoires polonais et tchécoslovaques après la Seconde Guerre mondiale, et les migrations forcées et les massacres de masse qui eurent lieu en ex-Yougoslavie et au Rwanda dans les années 1990.

Au cours de beaucoup de ces campagnes, les femmes furent l'objet de traitements particulièrement brutaux – comme le viol systématique et l'asservissement –, notamment parce que les auteurs de ces crimes voyaient en elles les « porteuses », aussi bien d'un point de vue biologique que culturel, de la prochaine génération qui assurerait la perpétuation de leur peuple ou nation. Parce que de nombreux hommes parmi les populations victimes de ces campagnes quittaient leur famille et leur communauté pour rejoindre des groupes de résistants une fois que les actes de violence avaient commencé, les femmes et les enfants se retrouvaient souvent sans défense.

La définition juridique précise du nettoyage ethnique a été l'objet de recherches approfondies menées par diverses institutions internationales, comme l'Organisation des Nations unies, les deux tribunaux ad hoc créés dans les années 1990 pour traduire en justice les auteurs des violations du droit humanitaire international en ex-Yougoslavie et au Rwanda [respectivement, le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (T.P.I.Y.) et le Tribunal pénal international pour le Rwanda (T.P.I.R.)], et la Cour Pénale Internationale (C.P.I.), qui a commencé de siéger en 2002.

Arrestation de Ratko Mladic, le « boucher de Srebrenica »

Photographie : Arrestation de Ratko Mladic, le « boucher de Srebrenica »

Après quinze ans de cavale, Ratko Mladic est finalement arrêté en mai 2011 et extradé vers la prison du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (T.P.I.Y.), à La Haye (Pays-Bas). L'ex-chef militaire des Serbes de Bosnie est inculpé de génocide, crimes de guerre et crimes contre... 

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Condamnation par le T.P.R.I. de Jean Kambanda en 1998

Photographie : Condamnation par le T.P.R.I. de Jean Kambanda en 1998

Pour son rôle dans le génocide de 1994, l'ex-Premier ministre du Rwanda, Jean Kambanda, est condamné le 4 septembre 1998 à la prison à vie par le Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui siège à Arusha en Tanzanie, avec lequel il collabora en plaidant coupable. 

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En 1992, se référant au conflit yougoslave, l'Assemblée générale des Nations unies déclara que le nettoyage ethnique était « une forme de génocide », et l'année suivante le Conseil de sécurité, citant des violations importantes et flagrantes du droit humanitaire international sur le territoire de l'ancienne Yougoslavie, institua un tribunal chargé d'enquêter au sujet des allégations de crime de guerre et de crime contre l'humanité, incluant le nettoyage ethnique. Après avoir effectué des recherches sur la prise de la ville de Kozarac par les Serbes de Bosnie, le T.P.I.Y. a décrit le nettoy [...]

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Pour citer l’article

George J. ANDREOPOULOS, « NETTOYAGE ETHNIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nettoyage-ethnique/