MÉSOPOTAMIEL'écriture cunéiforme

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L'évolution vers le système classique

Le système cunéiforme classique mit un millénaire environ pour s'élaborer ; il resta, ensuite, inchangé jusqu'à sa disparition. Avec le temps, le gabarit des documents courants s'agrandit : les premiers avaient environ 2,5 cm de côté ; ils eurent désormais une dizaine de centimètres de hauteur, sur 5 de largeur environ, et furent ainsi faciles à manipuler. Évidemment, l'argile se prêtait à tous les formats, selon les besoins ; on connaît les tablettes parallélépipédiques de plus de 35 centimètres de hauteur, mais aussi des tablettes lenticulaires, des prismes, des cylindres, des cônes. Par ailleurs, l'habitude de regrouper les signes dans des cartouches disparut et les cunéiformes furent désormais écrits sur une ligne. Le sens de l'écriture (et, peut-on supposer, celui de la lecture aussi) changea. Au lieu d'être alignés de haut en bas, les cunéiformes le furent de gauche à droite. Mais on ne connaît vraiment ni la raison de ce basculement ni même sa date, antérieure en tout cas au xvie siècle.

Le stock des signes (d'abord des plus spécialisés, comme ceux qui notaient des animaux exotiques) fut réduit à moins de six cents. Leurs tracés ne furent plus linéaires mais composés d'une combinaison de « coins », traces laissées dans l'argile humide par un roseau taillé en biseau : à ce moment, seulement, l'on peut, en toute rigueur, parler d'écriture « cunéiforme ». On réduisit ensuite le nombre de ces « coins », jusqu'au point où la simplification aurait conduit à confondre des signes de forme voisine. Pour les mêmes raisons, de rapidité et de facilité, on ne chercha à conserver que les « coins » horizontaux (de gauche à droite) et verticaux (de haut en bas), les plus naturellement aisés à imprimer dans l'argile. On avait soulagé ainsi la mémoire visuelle, tout en améliorant le rendement des scribes.

L'écriture cunéiforme est donc une écriture en trois dimensions ; elle le resta et ne connut aucun essai de transposition sur un support souple, comme le papyrus, par exemple. Plus : les signes gravés dans des matériaux durs (métal ou pierre) reproduisirent les « coins » de l'argile. Seule innovation : à partir du milieu du IIe millénaire, concurremment avec les tablettes traditionnelles, on écrivit sur des tablettes de bois ou d'ivoire recouvertes de cire ; elles avaient le double avantage d'être plus légères, avec un espace utile plus grand, et d'être réutilisables : on pouvait y effacer un texte pour le remplacer par un autre, quand l'argile, une fois sèche, ne souffre aucun repentir.

En contre-partie de la diminution du nombre des signes, on généralisa le principe du rebus : les mots de même prononciation (même si aucun rapport de sens ne les unissait) furent notés par le même cunéiforme. Le procédé servit particulièrement pour les particules grammaticales, dont la représentation aurait été difficile à imaginer : la préposition « à » fut écrite par l'idéogramme « frapper », car l'une et l'autre se prononçaient /ra/. Il était facilité, et presque suggéré, par la structure du sumérien, dont les racines sont monosyllabiques. Désormais, on commença d'introduire dans les textes les éléments grammaticaux laissés auparavant de côté. La nécessité d'écrire l'akkadien, langue sémitique qui gagnait peu à peu dans l'usage, accéléra le processus : un syllabaire phonétique se créa ainsi. Inversement, les idées de sens voisin mais de prononciation différente furent conventionnellement représentées par une combinaison identique de « coins » : le même signe notait « bâton » (lu /pa/) et « chef » (lu /ugula/) ou bien « aller » (lu /du/) et « se tenir debout » (lu /gub/). Enfin, le champ d'application de l'écriture s'élargit très lentement : ce ne fut vraiment qu'après − 1850 qu'elle enregistra massivement textes littéraires, divinatoires et religieux, lettres et contrats. Cependant, des domaines comme la musique ou les techniques (y compris l'art d'écrire !) lui restèrent toujours étrangers. Les catalogues de bibliothèques (qu'elles fussent privées, de temple ou de palais) reflètent ce déséquilibre. Les deux mille titres environ qu'abritait la plus grande jamais réunie, celle du roi assyrien Assurbanipal (viie s. av. notre ère), concernent en pourcentage surtout les outils de travail du scribe – listes de signes, dictionnaires, encyclopédies – et les ouvrages de référence nécessaires au devin : traités d'hépatoscopie, d'as [...]

Tablette cunéiforme, royaume d'Ougarit

Photographie : Tablette cunéiforme, royaume d'Ougarit

Tablette trouvée sur le site d'Ougarit, écrite en cunéiforme syllabique. Ce système était utilisé pour transcrire l'akkadien, la langue diplomatique du Moyen-Orient au IIe millénaire avant J.-C. 

Crédits : De Agostini

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Écriture sumérienne archaïque

Écriture sumérienne archaïque
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Écriture cunéiforme : naissance et évolution du signe «vase»

Écriture cunéiforme : naissance et évolution du signe «vase»
Crédits : Encyclopædia Universalis France

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Tablette cunéiforme, royaume d'Ougarit

Tablette cunéiforme, royaume d'Ougarit
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Relevé d’inscriptions cunéiformes trilingues

Relevé d’inscriptions cunéiformes trilingues
Crédits : D'après Carsten Niebuhr, "Description de l'Arabie", 1772

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Écrit par :

  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études (section des sciences religieuses) Paris

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Pour citer l’article

Daniel ARNAUD, « MÉSOPOTAMIE - L'écriture cunéiforme », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 12 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mesopotamie-l-ecriture-cuneiforme/