ARCHAÏQUE MENTALITÉ

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Recherche d'un critère de l'archaïsme

Les peuples que l'on appelait autrefois sauvages, puis primitifs et que l'on préfère appeler maintenant archaïques, constitueraient une catégorie sociologique facile à définir s'ils s'étaient tout simplement, comme on l'a cru parfois, et comme le suggérait entre autres Rousseau, arrêtés à un stade ancien du développement culturel et s'ils représentaient des survivances intactes des modes de vie collective de la préhistoire tels qu'ils existaient par exemple à l'époque paléolithique ou à l'époque néolithique. Les anthropologues ont fait justice de cette hypothèse et montré que ces sociétés ont derrière elles une histoire aussi longue que la nôtre, qu'elles se sont, elles aussi, transformées au cours des siècles, d'une manière différente et peut-être moins perceptible, cependant non négligeable. Dans ces conditions, l'archaïsme des « primitifs » actuels ne peut être que relatif, et les comparaisons avec la préhistoire ne sont instructives et légitimes que si elles portent seulement sur des caractères particuliers tels que l'usage d'une technique de la pierre taillée analogue à celle de l'époque paléolithique.

Il est pourtant indispensable, même avec ces restrictions, de pouvoir établir une typologie, fût-elle grossière, qui permette de distinguer les sociétés archaïques des sociétés modernes, ne serait-ce que pour délimiter le domaine d'investigation des ethnographes qui étudient les premières et qui trouvent dans cette étude, comme l'a montré Claude Lévi-Strauss, un dépaysement fécond. On est ainsi conduit à chercher quels sont les critères qui permettent d'affirmer qu'une société est archaïque (au sens relatif du mot) ou ne l'est pas, c'est-à-dire les différences fondamentales entre le type social archaïque et le type social moderne.

Il faut écarter tout de suite l'idée que les prétendus primitifs seraient caractérisés par une sorte d'infériorité ou, en tout cas, d'hétérogénéité congénitale par rapport aux prétendus civilisés. Certes, on a pu soutenir que certaines races, par exemple celle des Austro-Malésiens ou celle des Pygmées, descendaient d'un rameau hominien distinct de l'Homo sapiens, tout comme jadis l'homme de Neanderthal avec lequel elles ont des ressemblances physiques. Mais, de toute manière, cette remarque ne s'appliquerait qu'à une petite partie de ceux qu'on nomme archaïques, et, d'autre part, c'est un fait prouvé par l'expérience que des enfants nés dans des tribus dites primitives peuvent, s'ils sont élevés dans nos sociétés, devenir civilisés de la même façon que nous. Le critère doit donc être culturel et non point racial.

Le degré de technicité

On peut être tenté de le chercher dans l'état d'avancement des techniques, d'abord parce que c'est un secteur particulièrement apparent et facile à traduire en termes précis, voire quantitatifs, et aussi parce que l'équipement matériel d'un peuple entraîne chez lui de nombreuses et importantes conséquences dans l'ensemble de sa vie sociale. De même que, selon Karl Marx, le moulin à bras donne la société féodale et le moulin à vapeur la société capitaliste, de même ne pourrait-on pas dire que l'outil rudimentaire détermine la culture archaïque et la machine la civilisation historique ? Mais ce point de vue est moins satisfaisant en ethnologie qu'en sociologie, et il est difficile de lier trop étroitement tout le contexte culturel – et surtout le contexte mental qui précède l'apparition et l'essor du machinisme – à la complexité des instruments : la Grèce antique ne brillait pas par le progrès de ses techniques, mais elle a fait accomplir à la pensée humaine une mutation remarquable. D'autre part, il est des peuples archaïques qui ont excellé dans certaines techniques particulières : ainsi les Eskimos dans la confection des vêtements ou les Indiens Pueblos dans celle des poteries.

L'écriture

Aussi bien de nombreux auteurs ont-ils préféré choisir comme critère de l'archaïsme le fait de ne pas connaître l'écriture, car il s'agit là d'une technique dont les implications culturelles sont directes et évidentes. C'est pourquoi l'on désigne souvent les peuples archaïques comme étant des « peuples sans écriture ». C'est là une équivalence commode et, le plus souvent, justifiée dans les faits. Il est vrai, cependant, que la délimitation ainsi établie n'est pas très rigoureuse. Les pictogrammes que l'on trouve dessinés par des Indiens sur des peaux d'animaux ne sont-ils pas des messages écrits ? Et, si l'on décide que l'alphabet est la marque d'une écriture véritable, ira-t-on jusqu'à ranger les Aztèques parmi les peuples sans écriture ? À partir de quel développement de l'idéogramme jugera-t-on que les anciens Égyptiens sortirent de l'archaïsme ? Certes, c'est bien l'écriture qui a constitué le meilleur moyen pour les sociétés de devenir « cumulatives » en possédant de véritables archives, en enregistrant leur passé. Mais on trouve des traces d'archaïsme chez des peuples qui connaissent l'écriture. Et certains sociologues pourraient nous faire observer qu'avec le développement des techniques audio-visuelles notre civilisation moderne est de moins en moins une civilisation de l'écriture. Il ne faut donc pas faire du critère de l'écriture un absolu ; il faut chercher ailleurs le fondement des sociétés archaïques.

La complexité des structures

Durkheim le trouvait dans l'organisation, la structure et la morphologie de ces sociétés ; sa théorie de la formation des collectivités primitives, qui sur certains points reprenait celle de Spencer, est restée classique, mais n'a pas réussi beaucoup mieux que celle de Spencer à se dégager d'une hypothèse évolutionniste particulière. Pour Spencer, l'archaïsme se caractérisait par la simplicité et l'homogénéité de l'organisation. Pour Durkheim, les collectivités humaines se seraient, à l'origine, composées de petits groupes élémentaires unis les uns aux autres ; par conséquent, les sociétés archaïques seraient faites d'éléments semblables les uns aux autres, tandis que la structure complexe serait propre aux sociétés plus évoluées. Mais ce critère, en vérité, reste fort relatif. En effet, les ethnographes ont constaté que l'organisation des tribus primitives qu'ils peuvent observer actuellement est loin d'être simple, car elle recouvre souvent une multiplicité de divisions qui s'entrecroisent. On peut même dire que des unités politiques assez vastes et structurées en profondeur ont pu se constituer autrefois, par exemple en Afrique, sans que les autres caractéristiques de l'archaïsme aient disparu. Inversement, on trouve à l'aube de l'histoire de la civilisation moderne des sociétés [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 11 pages

Écrit par :

  • : membre de l'Institut, professeur émérite à l'université de Paris-IV-Sorbonne

Classification

Autres références

«  ARCHAÏQUE MENTALITÉ  » est également traité dans :

ANTHROPOLOGIE

  • Écrit par 
  • Élisabeth COPET-ROUGIER, 
  • Christian GHASARIAN
  •  • 16 099 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « De l'écologie culturelle à l'anthropologie française »  : […] Un autre courant américain se situe dans le cadre de cette anthropologie sociale et culturelle, qui, née d'une orientation matérialiste et néo-évolutionniste, rejeta l'intellectualisme et le psychologisme de l'anthropologie culturelle, provoquant aux États-Unis une véritable révolution et posant les principes d'une nouvelle recherche. Anthropologues et archéologues s'inspirèrent des travaux de J.  […] Lire la suite

ÉVÉNEMENT, sociologie

  • Écrit par 
  • Roger BASTIDE
  •  • 3 184 mots

Dans le chapitre « La connaissance des événements dans les sociétés archaïques »  : […] Mircea Eliade a bien montré que « l'histoire des sociétés primitives se réduit exclusivement aux événements mythiques qui ont lieu in illo tempore et qui n'ont cessé depuis lors jusqu'à nos jours », c'est-à-dire que tous les événements qui se déroulent dans le temps vécu par les hommes et leurs sociétés (la maladie et la mort d'un individu, les aventures de la guerre, par exemple) ne sont jamais […] Lire la suite

LÉVY-BRUHL LUCIEN (1857-1939)

  • Écrit par 
  • Jean CAZENEUVE
  •  • 1 650 mots

Dans le chapitre « La mentalité prélogique »  : […] Pour distinguer la mentalité primitive de la nôtre, Lévy-Bruhl la qualifie de mystique (c'est-à-dire fondée sur des croyances à des forces surnaturelles) et de prélogique, voulant signifier par là non point qu'elle est antérieure ou opposée à la logique, mais qu'elle n'obéit pas exclusivement aux lois de notre logique et notamment au principe d'identité. Ainsi, la pensée primitive formée par des […] Lire la suite

MIRACLE

  • Écrit par 
  • Henry DUMÉRY
  •  • 6 604 mots

Dans le chapitre « L'homme primitif et les puissances mystérieuses »  : […] Pour l'homme archaïque, le merveilleux et le prodigieux sont des index de transcendance qui s'imposent spontanément, qui vont de soi, qui sont « tout naturels ». Il se représente le divin, le sacré, le numineux , en termes de puissance, et même de surpuissance, de toute-puissance. Il est aidé en cela par l'imagination, par le jeu normal, quoique ambigu, de l'imagination. Celle-ci se croit souverai […] Lire la suite

MORT - Les sociétés devant la mort

  • Écrit par 
  • Louis-Vincent THOMAS
  •  • 8 190 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « De la mort-négation à la négation de la mort »  : […] La mort, en tant que négation totale de l'être, n'était pas ignorée des populations archaïques qui, toutefois, semblaient y voir une sanction, la plus grave de toutes. Elle frappait soit des individus coupables par exemple de sorcellerie, soit des sujets qui avaient subi une « mauvaise mort », c'est-à-dire une mort non conforme aux exigences de la coutume (mort par noyade ou par l'effet de la fou […] Lire la suite

MYTHE - Épistémologie des mythes

  • Écrit par 
  • Marcel DETIENNE
  •  • 8 612 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Le Grec à deux têtes »  : […] Vers les années 1960, la question essentielle pour la science mythologique, dans le débat ouvert entre Lévi-Strauss et ses contradicteurs, était la suivante : la mythologie relève-t-elle d'une explication unique ? La réponse affirmative, développée par l'analyse structurale, se nouait dans une simple phrase : « le mythe est un langage » ( Anthropologie structurale , p. 232). Sans doute, depuis la […] Lire la suite

PRÉHISTORIQUE ART

  • Écrit par 
  • Laurence DENÈS, 
  • Jean-Loïc LE QUELLEC, 
  • Michel ORLIAC, 
  • Madeleine PAUL-DAVID, 
  • Michèle PIRAZZOLI-t'SERSTEVENS, 
  • Denis VIALOU
  •  • 27 703 mots
  •  • 11 médias

Dans le chapitre « La méthode culturelle »  : […] Les présupposés évolutionnistes . Bien que depuis plus d'un siècle, de nombreux auteurs aient réfuté la doctrine évolutionniste voulant faire partout passer l'humanité de l'étage des « chasseurs » à celui des « pasteurs » et bien qu'une théorie aussi obsolète soit abandonnée par la plupart des anthropologues, il est curieux de constater qu'elle est toujours admise par la majorité des chercheurs e […] Lire la suite

Pour citer l’article

Jean CAZENEUVE, « ARCHAÏQUE MENTALITÉ », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mentalite-archaique/