ISLAM (La religion musulmane)Les fondements

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Ce monde et l'autre

L'islam refuse de dissocier ce monde et l'autre. À la différence du christianisme, il ne croit pas au péché originel et admet donc d'emblée que l'homme est bon et qu'avec l'aide de Dieu, il peut parfaitement tenir tête aux forces du mal (c'est-à-dire aux passions et à Satan). Aussi est-il normal qu'on recherche à la fois les biens de ce monde et ceux de l'autre, dans les limites légales. Certes, lorsque ces deux ordres de biens se trouvent en conflit, le primat sera donné à ceux de l'au-delà. Tout en approuvant certains renoncements (patience dans les épreuves envoyées par Dieu, jeûne...), l'islam déconseille une ascèse plus poussée, et le célibat volontaire y est mal considéré car « le mariage est la moitié de la religion ». Ni dans ce domaine, ni en ce qui concerne le pardon (qui est facultatif, la loi du talion étant la règle), la foi musulmane n'oblige à l'héroïsme : chacun est libre.

Le souci de rester en accord avec le monde apparaît encore à propos de la lutte et de la guerre. Les principes du nationalisme sont reconnus valides, mais ils sont transposés à l'échelle de la communauté tout entière qui doit chercher à s'étendre, lutter, user de la force. « Un musulman fort est meilleur qu'un musulman faible », dit une tradition très connue. Bien que vertueuse, la guerre musulmane reste une guerre. Une telle attitude facilite aussi pour l'islam l'adoption des moyens modernes qui peuvent servir la lutte : la politique, la propagande, la résistance. Si l'idéal social des fidèles se veut mesuré aux forces de la nature humaine en pratiquant « entraide, hospitalité, générosité, fidélité aux engagements pris envers les membres de la communauté, modération des désirs » (D. Sourdel), il offre, à travers la guerre et le sacrifice de sa vie, l'occasion de se dépasser soi-même.

Malgré tout, on constate une certaine tension entre ceux qui s'accommodent des biens de ce monde et ceux qui en sont détachés. Historiquement, cette tension ne se manifesta pas tant que les ressources de la communauté à La Mekke et à Médine demeurèrent modestes. Mais, avec les conquêtes menées à bien sous le calife ‘Omar (634-644) et ses successeurs, un immense butin afflua sous la forme d'argent, de propriétés, d'esclaves des deux sexes. En même temps, la communauté passa par une très grave épreuve qui alla jusqu'à la guerre civile (656-660). Le dogme, très simple, ne fut pas contesté, mais sur la question de l'exercice de l'autorité, de vieux antagonismes se réveillèrent. Qui allait diriger la communauté ? Qui serait calife ? Cette crise est à l'origine de la scission des shī‘ites (« partisans » de ‘Alī) qui réclamèrent le pouvoir pour les descendants issus du Prophète par Fāṭima sa fille et ‘Alī son gendre, les seuls par qui se prolongea la lignée de Muḥammad. Un autre groupe, celui des khāridjites, voulait comme calife le musulman le plus digne, fût-il un esclave noir. Et la masse des sunnites (ou gens de la tradition) se décida en faveur d'un calife qui serait choisi dans la tribu de Quraysh, ce qui légitima la prise de pouvoir par le calife Mu‘āwiyya et ses successeurs installés à Damas (660-750).

Ces troubles, le spectacle d'une communauté divisée, l'accroissement des richesses et ses conséquences provoquèrent une réaction. Entre tous ceux qui acceptaient une installation dans le monde et le petit nombre de ceux qui avaient la nostalgie de la vie pauvre et simple des débuts de l'islam, un fossé se creusa. Cette tension fut au point de départ du mouvement soufi (ṣūfī), mot qui est souvent rendu par «  mystique » mais dont le sens est plus large. Ainsi se dégagèrent, parmi les compagnons, des personnalités comme celle de Abou Dharr Al-Ghifārī ou, plus tard sous les Omeyyades, celle de Ḥasan al-Baṣrī (642-728), que les soufis devaient revendiquer comme leurs ancêtres à cause de la simplicité de leur vie, de leur sincérité et de leur idéal.

Un autre facteur, très différent, contribua à déterminer l'attitude populaire en face de ce monde et de l'autre. Il s'agit du fatalisme, phénomène beaucoup plus « sociologique » que religieux. La pauvreté des immenses masses de l'islam et le poids des circonstances économiques, en rendant extrêmement aléatoire la possibilité d'un changement, ont longtemps favorisé l'inhibition devant l'action. Des jouissances de ce monde, chacun prenait sa maigre part dont il devait se contenter, reportant ses espoirs sur l'au-delà. Mais il s'est trouvé à chaque époque des activistes pour rappeler à leurs coreligionnaires le devoir de songer à leur place dans ce monde, à l'expansion comme à l'organisation de leur communauté. À l'époque moderne, la nécessité de bâtir une société nouvelle a poussé les réformistes comme les laïcisants à englober dans une même réprobation fatalisme et soufisme. Toutefois, le retour sur le devant de la scène d'un soufisme purifié n'est pas à exclure.

L'absolu du sacré

Si le principe de l'insertion du musulman dans ce monde est bien affirmé, il reste à préciser comment celle-ci se réalise. Cette question est liée à celle du sacré. Quels sont les domaines sacrés dans lesquels l'activité du musulman est soumise à des normes supérieures intangibles ? Quels sont les domaines profanes où il est libre d'agir à sa guise ? Profondément religieux, l'islam tient le sacré pour une valeur essentielle et absolue, Dieu en étant bien entendu la seule source. Comme l'a écrit Ḥasan Saab : « L'islam en un sens est une protestation passionnée contre l'attribution du sacré à tout autre que Dieu. » Ce domaine du sacré s'étendra par participation à la nature qui, étant l'œuvre de Dieu, présente un aspect sacré sans que pour cela l'homme soit empêché d'agir. La nature est à la fois profane et sacrée. La vie de l'homme, créé à l'image de Dieu, est sacrée ; ses biens et son bonheur le sont également dans certaines limites.

Le Coran, parole de Dieu, ainsi que l'arabe, langue de la révélation, participent du caractère sacré de Dieu, ce qui motive jusqu'à présent, d'une part, le refus d'appliquer au Coran les méthodes de critique historique moderne et, d'autre part, une défiance vis-à-vis de tout ce qui porterait atteinte à la langue arabe (comme la turquisation de la liturgie vers 1925-1930, ou le développement des dialectes arabes). Une conception plus large du sacré pourrait entraîner cependant une attitude plus souple.

En matière de culte, l'islam tient pour sacrés – toujours à cause de leur référence à Dieu – des temps, des lieux, des cérémonies et même des vêtements (tel l'iḥrām du pèlerin). Mais il demeure profondément laïc, et même s'il accepte comme un fait sociologique l'existence d'une caste d'hommes de religion, il refuse tout sacerdoce. Les sacrifices officiels sont réduits au minimum et n [...]

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  • : docteur ès lettres, membre de l'Institut dominicain d'études orientales du Caire, membre de l'Institut d'Égypte.

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Pour citer l’article

Jacques JOMIER, « ISLAM (La religion musulmane) - Les fondements », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 08 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/islam-la-religion-musulmane-les-fondements/