FLAUBERT GUSTAVE

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Flaubert n'est pas seulement un des plus grands écrivains du xixe siècle, ni uniquement un auteur « à la mode » dont l'étude s'est considérablement développée dans le dernier tiers du xxe siècle : Flaubert constitue un « problème » aussi bien pour les écrivains que pour les critiques, comme si ses textes pouvaient devenir, régulièrement, le lieu d'émergence de nouvelles questions. Son œuvre est présente, dans l'histoire de la littérature occidentale, comme le symbole actif d'un véritable renouvellement dont la critique d'aujourd'hui n'a pas fini de mesurer les significations et les effets. Sa poétique romanesque, qui a transformé radicalement les exigences stylistiques et les techniques narratives du genre, sa conception absolue du métier d'écrivain ont, en France comme à l'étranger, marqué un tournant dans le sens et la portée que notre modernité attribue à la création littéraire en général.

Gustave Flaubert

Photographie : Gustave Flaubert

Gustave Flaubert. Dessin d'E. F. Von Liphart, 1880. Bibliothèque municipale de Rouen. 

Crédits : Courtesy of the Bibliotheque Municipale, Rouen

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L'« homme-plume »

D'où que l'on se place, la vie de Gustave Flaubert paraît toujours plus ou moins s'identifier à l'acte d'écrire, et se tenir résolument au plus près de sa nécessité intérieure d'être écrivain. La littérature n'est pas simplement son idéal, son vrai lieu ; c'est sa complexion même, sa façon à lui d'être humain : « ... Je suis un homme-plume. Je sens par elle, à cause d'elle, par rapport à elle et beaucoup plus avec elle. » Une certaine fatalité interdit d'ailleurs de considérer Flaubert autrement ; non seulement c'est l'histoire de son œuvre qui compose sa véritable biographie, mais l'essentiel de ce que nous pouvons connaître de sa vie événementielle dérive encore d'un de ses gestes d'écriture les plus familiers : la Correspondance. Commencée à l'âge de dix ans et poursuivie jusqu'aux derniers jours, cette gigantesque et foisonnante correspondance de près de quatre mille lettres constitue un témoignage irremplaçable sur l'homme Flaubert, sur ses idées, ses goûts, sur la conception qu'il se fait de son métier, sur le sens resté incompris à son époque des pratiques d'écriture qu'il invente jour après jour, sur la genèse de ses livres. Un tel témoignage est d'autant plus irremplaçable que ses œuvres sont construites sur un présupposé d'impersonnalité qui ne laisse derrière lui à peu près aucune trace explicite de l'auteur. Mais ces lettres ne sont si bouleversantes de vérité que par la spontanéité et les fastes d'un style qui fait de la Correspondance, bien au-delà du témoignage sur un grand créateur, une des plus belles œuvres épistolaires de la littérature française. Il est en fait assez peu probable que Flaubert ait pensé sa correspondance en terme d'œuvre. En revanche, on peut voir un certain pari sur le futur dans le fait que Flaubert nous ait légué les manuscrits complets de la plupart de ses œuvres. Scénarios, plans, notes, brouillons, mises au net, tous ces documents de rédaction permettent aujourd'hui de reconstituer, du premier jet jusqu'aux ultimes corrections de détail, la genèse de ses livres et son travail du style. Ce que Flaubert nous y donne à voir, ligne après ligne, c'est l'œuvre en train de naître, le destin même de l'homme-plume.

Ces manuscrits, auxquels il accordait de son vivant une importance presque « physique », sont le véritable corps de l'homme-plume, une sorte de double que l'auteur s'était inventé pour vivre et qui contient, à l'état naissant, la mémoire de son expérience et les secrets de fabrication de sa survie littéraire. Si, finalement, le bon géant aux yeux verts s'est décidé à les transmettre à la postérité, ce ne fut pas sans hésiter : « Pourvu que mes manuscrits durent autant que moi, c'est tout ce que je veux. C'est dommage qu'il me faudrait un trop grand tombeau ; je les ferais enterrer avec moi, comme un sauvage fait de son cheval. Ce sont ces pauvres pages-là, en effet, qui m'ont aidé à traverser la longue plaine. »

La jeunesse romantique (1821-1843)

Gustave Flaubert naît le 12 décembre 1821 à l'hôpital de Rouen, dont son père est le chirurgien en chef. Il y passe les dix premières années de sa vie en compagnie de sa petite sœur Caroline qu'il adore. Au lycée de Rouen, où il est interne de 1831 à 1839, c'est un élève doué, mais indiscipliné, rêveur, extravagant, un « enfant du siècle ».

Les premiers écrits de Gustave sont des récits historiques, des contes philosophiques et fantastiques, des drames. Les thèmes morbides (l'agonie, la pourriture, la folie, le désespoir, le crime) et diaboliques (la tentation, le monstre, la victoire du mal) sont dominants. À partir de 1838, l'écriture, toujours inspirée du romantisme noir, se fait plus autobiographique (Les Mémoires d'un fou, 1838 ; Novembre, 1842). En 1840, il compose Smarh, « vieux mystère métaphysique... à apparitions » qui préfigure, dans un style frénétique, la future Tentation. Après son baccalauréat, il annonce son intention de devenir écrivain... Sans succès, car son père exige qu'il s'inscrive en droit à Paris. Mais, au lieu de s'imbiber du Code civil, il écrit, sort dans le monde, se fait des amis (Maxime Du Camp). En 1843, il échoue à son examen de deuxième année, et rentre à Rouen, bien décidé à faire admettre son intention de se consacrer à la littérature.

Les années de rupture (1844-1851)

En janvier 1844, Gustave est brusquement terrassé par une crise nerveuse difficile à identifier. D'autres attaques se produisent au cours des semaines suivantes, et le jeune malade est astreint à un régime très sévère pendant de longs mois. Il n'est plus question d'étudier le droit ; la maladie a réglé son problème. Pour sa convalescence, son père achète à Croisset, devant la Seine, une belle demeure du xviiie siècle. Gustave achève L'Éducation sentimentale (première version), commencée avant sa maladie, puis accompagne en Italie sa sœur qui vient de se marier ; à Gênes, il remarque un tableau de Bruegel : La Tentation de saint Antoine. De retour à Croisset, il se sent prêt à écrire. Mais, en janvier 1846, son père meurt brutalement, et, en mars, c'est sa sœur Caroline, alors âgée de vingt-deux ans, qui est emportée par une fièvre après avoir mis au monde une fille que l'on prénomme Caroline. La petite (future héritière de Flaubert) sera élevée à Croisset par son oncle et sa grand-mère. Gustave écrit, avec son ami Du Camp, Par les champs et par les grèves, après une randonnée sur les routes de France ; il rencontre Louise Colet, chez le sculpteur Pradier ; cette première liaison durera jusqu'en 1848, puis reprendra de 1851 à 1854. Gustave pense à plusieurs projets de livres, se lance dans l'étude des religions orientales et, finalement, se décide à écrire La Tentation de saint Antoine. En février 1848, il assiste avec intérêt et curiosité à la [...]

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Écrit par :

  • : ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, agrégé de l'Université, docteur en sémiologie, chargé de recherche au CNRS, directeur adjoint de l'Institut des textes et manuscrits modernes

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Pour citer l’article

Pierre-Marc de BIASI, « FLAUBERT GUSTAVE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/gustave-flaubert/