FRANCE (Histoire et institutions)Le temps des révolutions

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La Révolution contre la République (1880-1944)

En dépit de ses inflexions « radicales », la République définitivement installée dans les années 1880 apparut ambiguë. Tout d'abord, le suffrage universel dont elle assurait une pratique honnête était strictement masculin. À partir de la fin du xixe siècle, s'inspirant d'exemples révolutionnaires, tel le souvenir d'Olympe de Gouges, tout un mouvement féministe, de plus en plus écouté, réclama la fin de cette réplique sexuée de la vieille distinction entre citoyens « actifs » et citoyennes « passives ». Ce ne fut néanmoins qu'en 1944 que les femmes françaises se virent reconnaître un droit de vote jusque-là strictement réservé aux hommes. Ensuite, la IIIe République, Jules Ferry en tête, développa considérablement l'entreprise de conquête coloniale que les années 1860 avaient commencé à théoriser, après le débat consécutif à la prise d'Alger de 1830. De la même façon que l'école républicaine devait former les enfants à l'exercice de la raison, les institutions coloniales étaient censées conduire les peuples extra-européens vers ces Lumières dont la Révolution et sa réalisation, la République, étaient les dépositaires. Mais une telle logique, qui s'accompagnait de considérations plus matérielles sur l'intérêt économique et stratégique de la possession coloniale, nourrit un mouvement anticolonial, certes marginal avant 1914, mais bien plus puissant ensuite, en particulier dans les colonies. Le relatif paradoxe par lequel la République se trouvait désormais à la tête d'un « Empire » – qu'elle célébra avec faste lors de l'Exposition coloniale de 1931 – fut de plus en plus sévèrement critiqué, au nom des idéaux républicains eux-mêmes. Enfin, le traumatisme de la défaite de 1870-1871 avait suscité un fort sentiment de germanophobie et un désir de revanche dont témoignait, dans presque toutes les villes de France, l'existence de rues « Alsace-Lorraine » ou de boulevards « de Strasbourg ». En 1914, l'Union sacrée des partis politiques contre l'Allemagne fut ainsi expliquée par la nécessité de défendre la République et ses valeurs révolutionnaires contre un Reich rétrograde. Mais la guerre, annoncée courte, dura quatre ans, fit plus d'un million de morts en France et stupéfia les populations tant par les conditions inédites des combats (primat de l'artillerie lourde, utilisation des gaz), que par certaines des décisions politiques prises à l'arrière, comme le rétablissement de la censure. Le courant pacifiste, qui se résumait à quelques individus réunis autour de Jean Jaurès en 1914, en sortit considérablement renforcé et la IIIe République fut finalement, tout autant que l'empire allemand, accusée d'être la cause de cette guerre qu'on souhaitait alors être la « der des ders ».

Critiquée par les mouvements féministe, anticolonialiste et pacifiste au nom de ses propres idéaux, la République fut également l'objet des attaques de ceux qui, répudiant les valeurs de la « Troisième », en appelaient à une nouvelle Révolution. Tel était, d'abord, le cas des socialistes. Les journées de juin 1848, puis la semaine sanglante de mai 1871, qui avait vu l'écrasement de la Commune de Paris sur ordre d'Adolphe Thiers, avaient jeté les bases d'une hostilité réciproque entre républicains et socialistes. Alors que les premiers mettaient en place un régime de liberté qui s'accommodait de l'existence de fortes inégalités sociales, les seconds appelaient, dans la logique de 1793, à une révolution de l'égalité. Critiquant le suffrage universel qui ne garantissait qu'une égalité juridique, mais pas sociale, les socialistes prirent alors position contre la liberté elle-même : pour obtenir l'égalité vraie, en effet, il fallait accepter de contraindre. Néanmoins, les années 1890, qui virent tout à la fois l'introduction du marxisme en France, sous l'influence de Jules Guesde, et les premiers succès électoraux socialistes, furent le premier moment d'une transaction, voulue par Jean Jaurès, entre l'idéal républicain et l'idéal socialiste. Dans le même temps, l'anarchisme connaissait un temps de gloire – d'abord sous la forme des attentats de la « propagande par le fait », s [...]

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  • : professeur d'histoire contemporaine à l'université de Grenoble-II

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Sylvain VENAYRE, « FRANCE (Histoire et institutions) - Le temps des révolutions », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/france-histoire-et-institutions-le-temps-des-revolutions/