FRAGMENTS, HéracliteFiche de lecture

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De l'œuvre d'Héraclite (vie s.-ve s. av. J.-C.), il ne reste environ que quelque 130 fragments connus grâce à ceux qui, de Platon à Albert le Grand (xiiie siècle) en passant bien sûr par Diogène Laërce, le citèrent et le commentèrent, avant qu'Hermann Diels en donne une première édition en 1903. Les discussions entre philosophes et philologues vont encore bon train afin de déterminer s'il s'agit là de véritables aphorismes ou bien de simples citations extraites d'un ouvrage continu, intitulé De la Nature et perdu lors de l'incendie, par Érostrate, en — 356, du temple d'Éphèse, où il avait été déposé par son auteur. L'obscurité légendaire dont le philosophe aimait à s'entourer n'aura fait que s'épaissir au cours des siècles et des tentatives multiples d'interprétation, dont son œuvre perdue aura été l'enjeu. La répartition traditionnelle de ses fragments en trois groupes (physique, théologie et politique) semble davantage provenir d'une source stoïcienne que correspondre à l'esprit de l'Éphésien. Reconstitutions a posteriori, reclassements en quête d'authenticité ont débuté très tôt, signe de l'importance d'une œuvre où certains se sont plu à voir l'aurore de la pensée occidentale.

Héraclite

Héraclite

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Surnommé «l'Obscur», Héraclite (VIe-Ve siècle avant J.-C.) est avec Anaximandre, Parménide et Empédocle, une figure fondatrice de la pensée présocratique. À l'aube de la philosophie, ses écrits s'interrogent sur la possibilité pour le langage de dire quelque chose de l'être. Peter Paul... 

Crédits : Erich Lessing/ AKG

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Le Logos, principe d'éveil

La tradition aura retenu un certain nombre de termes (Logos, Polemos, Un-Tout, feu, devenir...) dont elle attribue la paternité philosophique à Héraclite, en opposition à son presque contemporain, Parménide, penseur de l'Être et de la vérité immuable. Le fragment 50 (d'après l'édition Diels-Kranz, traduction M. Conche) dit : « Il est sage que ceux qui ont écouté, non moi, mais le discours, conviennent que tout est un. » Les subjectivités de celui qui parle ou de celui qui écoute doivent être mises entre parenthèses. Le Logos (raison, discours) doit être reconnu pour tel dans ses enseignements, accessibles seulement à celui qui a su créer en lui les dispositions nécessaires d'écoute pour l'entendre. Que toutes choses soient une, cela veut dire que « tout est composé de contraires ». Car le contraire n'est pas le contradictoire : Héraclite ne peut affirmer qu'il est simultanément vrai et faux que « tout est un », sous peine de nier les différences qui séparent les contraires. Le Logos, hors tout, est précisément cette loi qui préside à l'unité des contraires que ceux qui lui sont inattentifs figent dans des oppositions fausses parce que tranchées.

Le jeu du monde

La discorde habite le monde, et la sagesse ne saurait se réduire à la simple conciliation des opposés. Le sage est celui qui a su entendre que la nature est mesure, non mesurable à partir de nos oppositions. « Guerre (Polemos) est de tous le père, de tous le roi ; et les uns, il les désigne comme dieux, les autres comme hommes ; les uns, il les fait esclaves, les autres, libres » (fragment 53, traduction Bollack-Wismann). La guerre engendre ceux qui y participent et leur assigne la place que l'issue du combat leur attribue. Ce qui veut dire aussi que l'esclave peut se révéler libre, l'homme, dieu, et inversement. De l'ordre du monde, l'homme ne dispose pas. Joueur autant que joué, il doit veiller à « éteindre la démesure plutôt qu'un incendie ». « Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant en mesure et s'éteignant en mesure » (fragment 30, traduction M. Conche). Instabilité générale, mobilisme universel ! Les contraires ne peuvent être dominés par une volonté, qu'elle soit humaine ou divine. « Le Temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d'un enfant » (fragment 52, traduction M. Conche). Héraclite dit la souveraineté du temps qui n'a aucun maître au-dessus de lui, qui joue pour jouer, sans raison ni finalité discernables, même par les plus habiles. Jeu éternel des substitutions – jeunesse/ vieillesse, santé/ maladie, vie/ mort... – unité des contraires dans le grand tout d'une nature qui aime à rester voilée en ses secrets (fragment 69).

Par leur beauté, leur dimension énigmatique, leur densité, les Fragments d'Héraclite n'ont pas fini de susciter des interprétations contradictoires (théologiques, cosmologiques, dialectiques, ontologiques, poétiques, philologiques...). Tout ira encore bon train, tant les origines fascinent et ne cessent de jeter leurs feux sous les cendres du devenir.

—  Francis WYBRANDS

Bibliographie

※ Texte, traductions et commentaires :

K. Axelos, Héraclite et la philosophie, éditions de Minuit, Paris, 1962

J. Bollack & H. Wismann, Héraclite ou la séparation, éditions de Minuit, Paris, 1972

G. Colli, La Sagesse grecque, vol. III : Héraclite, trad. P. Farazzi, Éditions de l'Éclat, 1987

M. Conche, Héraclite, Fragments, P.U.F., Paris, 1986

H. Diels, Fragmente der Vorsokratiker, Berlin, 1903, revue et augmentée par W. Kranz (1951), traduction française sous la direction de J.-P. Dumont, Les Présocratiques, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988.

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Pour citer l’article

Francis WYBRANDS, « FRAGMENTS, Héraclite - Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 15 février 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/fragments/