EXTRÊME DROITE

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Marine Le Pen, 1er mai 2016

Marine Le Pen, 1er mai 2016
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La France juive, Édouard Drumont

La France juive, Édouard Drumont
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François de La Rocque

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Charles Maurras

Charles Maurras
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L’expression extrême droite hante commentaires et analyses de l'actualité politique française depuis la fin des années 1970. Elle permet de rapprocher des événements aussi dissemblables que l'attentat d'Oklahoma City commis en 1995 aux États-Unis, l'entrée en 2000 et en 2017 dans le gouvernement autrichien du parti FPÖ (Freiheitliche Partei Österreichs ou Parti libéral autrichien) dirigé par Jörg Haider puis Heinz-Christian Strache, les émeutes raciales de Burnley, Bradford et Oldham au Royaume-Uni en 2001 et le poids du Rassemblement national (RN), ex-Front national (FN), dans la vie politique française. Son ambiguïté fondamentale est qu'elle est généralement utilisée par les adversaires politiques de l'extrême droite comme une expression stigmatisante, sensée renvoyer toutes les formes du nationalisme populiste et xénophobe aux expériences historiques que furent le fascisme italien et le national-socialisme allemand, ou bien, dans le cas français, à une hypothétique filiation directe avec les ligues des années 1930 et la collaboration ou le régime de Vichy. Dans la France contemporaine, il n'est pratiquement jamais assumé par ceux qui en relèvent, qui préfèrent se désigner, à l'instar du RN/FN, par les appellations de « mouvement national » ou de « droite nationale ». En 1996 déjà, le FN envoyait à la presse un communiqué protestant contre l’étiquette d’extrême droite qui lui était accolée, expliquant que l’extrême droite signifiait « le refus de la démocratie et des élections, l’appel à la violence, le racisme et la volonté d’installer le parti unique » qui, effectivement, ne figuraient pas dans son programme.

Marine Le Pen, 1er mai 2016

photographie : Marine Le Pen, 1er mai 2016

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Devant un portrait de Jeanne d'Arc, Marine Le Pen prononce son discours du 1er mai. La fidélité de la famille Le Pen à certains symboles nationaux et catholiques de la droite française la plus traditionnelle rappelle à quel héritage se rattache l'histoire du Front national-Rassemblement... 

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Écrivant l'histoire de la troisième République, le militant socialiste révolutionnaire Alexandre Zévaès ne l'applique ni aux partisans du comte de Chambord, ni aux boulangistes, ni même aux ligueurs et autres manifestants du 6 février 1934. Dans cette période troublée des années 1930, la gauche préfère alors qualifier la droite antiparlementaire et souvent antirépublicaine de « fasciste » : Paul Rivet fonde le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes ; la SFIO et le Parti communiste mobilisent, le 12 février 1934, « contre le péril fasciste ». Ce n'est qu'après 1945 que le terme « extrême droite » entrera dans le langage courant, pour désigner les formations politiques nationalistes, autoritaires et xénophobes : le parti de Pierre Poujade ; le mouvement Jeune Nation et, par extension, les partisans de l'Algérie française qui choisiront la voie de l'action violente, au sein de l'OAS. Il est utilisé dès le départ pour décrire l'idéologie du Front national, le parti fondé par Jean-Marie Le Pen en 1972. Il y avait quelque vraisemblance à cette étiquette. D’une part parce que le FN était le seul parti politique à proposer l’inversion des flux migratoires et même, à un moment, le retrait des naturalisations accordées depuis 1962. D’autre part parce que, jusqu’aux législatives de 1978 incluses, il investissait des candidats appartenant à des groupuscules nationalistes révolutionnaires et néo-nazis.

Comme nous le verrons, la notion d'extrême droite renvoie à des partis et mouvements idéologiquement très hétérogènes. Pourtant, la littérature scientifique s'accorde à valider l'existence d'une famille de partis d'extrême droite, dont nous tenterons dans un premier temps de cerner les contours et les filiations, et dans un second de retracer l'histoire plus immédiate pour ce qui concerne la France depuis 1945. Cette approche n'est valable que si l'on admet la représentation classique des idées politiques selon le clivage droite-gauche, et même, de manière linéaire, sur un axe droite-gauche, une représentation que récuse par exemple la « nouvelle droite », dont la figure intellectuelle marquante en France est Alain de Benoist. Si l'on considère comme pertinent le clivage classique, l'extrême droite est alors ce qui se situe, sur cet axe, à la droite des partis conservateurs et libéraux. Une perception des choses que l'extrême droite, dans la majorité de ses composantes, est loin de partager.

Genèse idéologique de l'extrême droite

Naissance d'une famille politique : le royalisme ultra

Dans l'Assemblée nationale constituante, dénomination que se sont donnée les états généraux à compter du 9 juillet 1789, naissent les premiers partis politiques. L'organisation spatiale de la salle des séances place alors le plus à droite du président les aristocrates (« Noirs »), partisans de l'Ancien Régime qui rejettent la Révolution en bloc. Puis, en allant vers la gauche, les monarchiens, partisans de la monarchie parlementaire bicamérale à l'anglaise ; puis encore les patriotes ou constitutionnels, qui veulent réduire au minimum les pouvoirs du roi et souhaitent une Chambre unique ; et enfin, situés le plus à gauche, les démocrates, partisans du suffrage universel. Cette répartition, dans la salle du Manège du château des Tuileries à Paris, semble dater du 11 septembre 1789, lorsque les partisans du droit de veto royal se placèrent à la droite du président, et les adversaires du veto, à sa gauche. La fraction alors la plus à droite, qui se retrouve en dehors de l'Assemblée au Salon français, est menée par le vicomte de Mirabeau, dit « Mirabeau-Tonneaux » (le frère de Honoré-Gabriel de Mirabeau), l'officier Cazalès et l'abbé Maury. Cette fraction désertera rapidement les débats et, dès la fin de 1789, environ 200 de ses membres, des nobles en majorité, auront émigré, tandis que 194 autres se seront retirés sur leurs terres. Pendant toute la durée de la Révolution française, sous le Consulat et l'Empire, majoritairement dans l'émigration, sous la Restauration et la monarchie de Juillet et enfin sous le second Empire, le camp contre-révolutionnaire, très composite, incarne un premier courant de l'extrême droite. Mais la dénomination elle-même n'est pas alors usitée. Et nombre des idées qui constitueront jusqu'à nos jours le socle de l'idéologie d'extrême droite (nationalisme et antisémitisme, en particulier) sont, dès le milieu du xixe siècle, défendues également par la gauche révolutionnaire, comme l'a démontré l'historien Zeev Sternhell, tandis que le patriotisme, sous la Révolution française, n’est parfois pas si éloigné de ce que nous appelons aujourd’hui nationalisme.

À l'époque de la Révolution française, en France d'abord, dans l'émigration ensuite, et sous le Consulat et l'Empire, se forge un corpus doctrinal contre-révolutionnaire qui se transmettra tout au long du xixe siècle dans une partie de ce qu'on nomme aujourd'hui « extrême droite ». Les héritiers actuels en sont les légitimistes, ce petit milieu royaliste qui se réclame de la branche espagnole des Bourbons, ainsi que le catholicisme intégral, par exemple celui des disciples de monseigneur Marcel Lefebvre (1905-1991), rassemblés au sein de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X. Les doctrinaires de la contre-révolution – Joseph de Maistre, Louis de Bonald et Rivarol étant les plus connus – ont une vision du monde qui est de nature politico-théologique et qui repose sur la notion d'ordre naturel : pour eux, l'ordre naturel, tel qu'il est défini par le catholicisme, impose un mode de gouvernement, la royauté, et d'organisation sociale assignant précisément à chaque « ordre » (on dirait aujourd’hui, classe sociale) une fonction établie et immuable. Ils sont français, mais le nationalisme, tel qu'on l'entendra à partir des années 1870, n'est pas la pierre angulaire de leurs idées : ils ont emprunté à l'Anglais Burke, aux Suisses Mallet du Pan et Charles-Louis de Haller, et le Savoyard Maistre est un sujet du roi de Sardaigne. Ils se méfient du progrès et plus encore de ce qu'ont introduit les Lumières : le libre examen, le scepticisme, voire l'athéisme. Pour eux, il est hors de question de s'abstraire des enseignements de l'histoire : ce sont en premier lieu des traditionalistes, comme le sera plus tard Maurras. Leur tendance est grande à idéaliser le passé, en particulier le Moyen Âge et la Contre-Réforme, à aimer la posture de la minorité fidèle jusqu'au bout, même sans espoir ; cette idéologie du « petit reste » traduit aussi en politique leur romantisme. Chez certains d'entre eux, comme l'abbé Augustin Barruel, cette haine d'une Révolution qu'ils considèrent d'abord comme une subversion donne naissance à la théorie du complot qui fera florès à l'extrême droite. Dans ses Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, publiés en 1797 et réédités jusqu'à nos jours, Barruel dénonce l'action des loges maçonniques, des « illuminés », des philosophes et, à un moindre degré, des Juifs, pour mettre à bas l'Ancien Régime. La révolution, non pas l'événement, mais son « principe », serait d'essence satanique, émanation de forces obscures qui chercheraient à détruire à la fois la religion et la France. Un autre auteur clé de cette mouvance, le Français Jacques Crétineau-Joly, mettra en cause, outre les francs-maçons, les philosophes et les carbonari, tous ceux qui, y compris dans le clergé, ont dévié d’une stricte obéissance à la fois politique et spirituelle au pape, autrement dit les gallicans.

Comme le note René Rémond, dans la période qui court de la Restauration de 1814 à la révolution de 1830, la seule famille politique qui mérite l'appellation de « droite » est celle des partisans du retour à la monarchie absolue, qui acceptent pour eux-mêmes l'étiquette d'ultra-royalistes. Le préfixe « ultra » leur convient, parce qu'ils vont au-delà du simple principe monarchique que consacre l'arrivée de Louis XVIII sur le trône. Les « ultras » sont des mystiques, adeptes d'une conception providentialiste de l'histoire, au terme de laquelle la France, et la dynastie des Bourbons, sont dépositaires de la volonté divine. Coupés de leur pays pendant deux décennies, les émigrés contre-révolutionnaires se sont accrochés à un mythe, le retour intégral à l'Ancien Régime et donc à leurs privilèges, et ont durci leurs rancœurs, de sorte que même le comte de Provence, devenu roi, leur paraîtra libéral. Ils s'opposent, au sein de la Chambre introuvable (1814), à la Charte constitutionnelle et à leur souverain. Ils s'expriment par des journaux (Le Drapeau blanc) et des brochures, comme celle de Chateaubriand, De la monarchie selon la Charte. Ils ne trouveront la victoire qu'avec l'accession au trône en 1824 de Charles X, acquis à leur cause, et redeviendront minoritaires en 1830, avec le début de la monarchie de Juillet, pour ne jamais plus revenir au pouvoir. C'est à cette époque que le camp monarchiste se divise en deux familles : les orléanistes, derrière Louis-Philippe, partisans d'une monarchie libérale, et les légitimistes ultras. Les premiers, favorables à une monarchie parlementaire, sont en quelque sorte les précurseurs du libéralisme, d'un centrisme qui privilégie l'équilibre entre conservation sociale et progrès économique, assis sur l'industrialisation, la montée en puissance de la bourgeoisie, la financiarisation de l'économie. Les seconds, qui tiennent avant tout pour un principe – celui de la monarchie de droit divin et d’une France « fille aînée de l’Église » –, sont déjà alors dans le camp des vaincus de l'histoire. Pour le juriste Stéphane Rials, les légitimistes, au long du xixe siècle, développent des idées fondées sur le sens de la décadence, sur un catholicisme intransigeant et sur un providentialisme qui, chez un auteur comme Blanc de Saint-Bonnet, ou chez Louis Veuillot, débouche volontiers sur un immense pessimisme. Les légitimistes ne croient guère en la possibilité d'un triomphe de leurs idées par des moyens humains ; ils croient au « miracle », au surnaturel, qu'on retrouvera chez des écrivains proches d'eux, comme Léon Bloy, Jules Barbey d'Aurevilly ou Ernest Hello. Ce pessimisme mystique n’est pas partagé par toute la famille d’extrême droite. Le fascisme s’en sépare par son vitalisme et sa valorisation du progrès. Nombre de mouvements contemporains des droites radicales, dont le Rassemblement national, cultivent certes la nostalgie de certains pans de l’histoire nationale, mais c’est au nom de la « grandeur » du pays et contre sa supposée décadence, sans aucune connotation contre-révolutionnaire ou religieuse.

Dans le dernier quart du xixe siècle se produit la marginalisation définitive du courant contre-révolutionnaire. Certes, les élections complémentaires du 2 juillet 1871, qui suivirent l'élection de l'Assemblée nationale du 8 février précédent, firent apparaître une majorité monarchiste. Paradoxalement, à l'extrême droite de l'Assemblée, c'était un catholique libéral qui siégeait, monseigneur Dupanloup. Juste à côté de lui étaient les chevau-légers, les plus intransigeants des légitimistes, emmenés par Lucien Brun, Gabriel de Belcastel, Édouard de Cazenove de Pradines, Joseph de Carayon-Latour, et qui tiraient leur nom de celui du passage, situé à Versailles, où ils se réunissaient.

Partisans d'une monarchie renouant avec ses symboles (le drapeau blanc) à défaut de rétablir intégralement l'Ancien Régime, ils étaient empreints d'un catholicisme rigide qui leur faisait considérer la défaite de 1870 comme une punition divine. Ils représentaient une petite noblesse provinciale, avec ses obligés du peuple, en train de perdre du terrain. Ils échouèrent dans leur dessein, lorsque se produisit en 1883 la « restauration manquée » de leur prétendant, le comte de Chambord. Le royalisme, ensuite, ne devait plus s'exprimer avec une certaine visibilité que sous la forme de l'Action française.

Fascisme français ?

Les années qui séparent la défaite de 1870 du début de la Grande Guerre ont changé complètement le paysage politique et idéologique français et européen. Elles ont finalement consacré la disparition de l’ordre politique, social et géopolitique traditionnel, chamboulé au sortir de la guerre par l’émergence des États-Unis et de l’URSS, dont les intérêts étaient opposés à l’affirmation d’une Europe-puissance. Le principal facteur explicatif de cette rupture est évidemment l'irruption des masses dans le débat politique, avec la généralisation du suffrage universel. En France, en même temps que le socle des valeurs républicaines et la République elle-même se consolident dans les années 1880, se produit un chassé-croisé des idées qui aboutit à la constitution d'une droite nouvelle que Zeev Sternhell appelle « droite révolutionnaire » et dans laquelle il voit la préfiguration du fascisme. Première croyance idéologique à migrer de la gauche vers la droite : le nationalisme. Jusque-là, c'était le camp républicain qui portait l'attachement à la Nation : le soldat Bara, Valmy et Jemmapes, le peuple en armes, puis Louis Rossel, officier engagé dans la Commune de Paris, sont des symboles de la gauche patriote, attachée à l'idée selon laquelle la citoyenneté et l'égalité trouvent leur naturel épanouissement dans le cadre de la nation souveraine. Imprégnée de l'impératif de la revanche sur l'Allemagne, la droite après 1870 construit une mystique nationaliste toute différente. On la voit bien à l'œuvre pendant l'affaire Dreyfus, à travers le « faux patriotique » et le texte, plein de dérision pour les nationalistes, dont l'écrivain Paul Léautaud accompagne sa souscription au « monument Henry » : « pour l'ordre, contre la Justice et la Vérité ». L'antisémitisme aussi passe de gauche à droite : affirmé chez Proudhon, Toussenel et Rochefort, il devient le credo de ces nationalistes qui, autour d'Édouard Drumont, de Maurice Barrès et de Paul Déroulède, de la Ligue des patriotes et de la Ligue de la patrie française, puis par la voix de Charles Maurras et de la Ligue d'Action française, font du Juif l'ennemi premier, l'incarnation de l'anti-France, la cause efficiente de tous les maux de la société, embrassant aussi l’antimaçonnisme, la détestation du protestantisme et de l’étranger.

La France juive, Édouard Drumont

photographie : La France juive, Édouard Drumont

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Publié en 1886, le pamphlet La France juive d'Édouard Drumont devient rapidement un best-seller (ici la couverture de 1886). Fondateur du journal La Libre Parole en 1892, élu député d'Alger en 1898, Drumont est l'un des principaux théoriciens de l'antisémitisme français de la fin du... 

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Au même moment, la France voit se développer de nouvelles sciences comme l'anthroposociologie et la psychologie sociale, alors imprégnées d'un racisme qui est une sorte de sens commun de l'époque et façonne pour longtemps la croyance en une essence « raciale » de la nation française. Utilisant et déformant la théorie darwinienne de l'évolution dans l'optique de la « lutte des races », Arthur de Gobineau et Georges Vacher de Lapouge théorisent l'importance de la sélection de l'espèce. Leur perspective eugéniste sera poursuivie par Alexis Carrel et, mélangée avec le mythe aryen qui doit beaucoup à l'Anglais Houston Stewart Chamberlain, donnera corps, bien avant le national-socialisme, à l'idée, centrale dans les écrits de Maurice Barrès et Édouard Drumont, d'une « race » française au substrat intangible, corrompue par l'élément étranger, en particulier juif. Cette doctrine ne conçoit l'appartenance à la nation que comme une hérédité par le sang, s'opposant ainsi absolument à la notion de citoyenneté contractuelle et volontaire qui fonde la nation républicaine. Le racisme, ainsi revêtu d'une caution scientifique, vient en même temps légitimer, lorsqu'il décrète l'infériorité naturelle des peuples de couleur ou des Arabes, la politique de colonisation en cours avec l'appui de la gauche d'alors, et qui réduit les « indigènes » au rang de sujets sans droits dans le cadre de l'empire ou des départements d'Algérie.

Autre mutation d'importance : l'antisémitisme racial supplante peu à peu l'antijudaïsme théologique, même si celui-ci est encore relayé avec efficacité et virulence, pendant les vingt dernières années du xixe siècle, par le journal catholique La Croix. Cet antisémitisme racial se rencontre aussi chez les révolutionnaires de gauche, toutes obédiences confondues, depuis Proudhon jusqu'à Blanqui en passant par les publicistes comme Alphonse Toussenel et Gustave Tridon, chez qui il se nourrit d'une identification permanente du Juif au capitalisme, à l'argent et à l'usure, faisant ainsi synthèse du vieux fonds religieux chrétien et du socialisme.

Zeev Sternhell a raison d'affirmer qu'à partir de cette époque, la distinction entre les trois droites (contre-révolutionnaire, orléaniste et bonapartiste), établie par René Rémond, ne tient plus : une synthèse est en train de s'élaborer, au-delà de la droite et de la gauche, qu'on peut nommer avec lui « droite révolutionnaire », et qui se prolonge ensuite dans les mouvements antidémocratiques des années 1918-1940, puis dans l'idéologie de la Révolution nationale de Vichy. Peut-on pour autant parler d'un fascisme français ? C’est contestable. L’historien italien Emilio Gentile définit le fascisme comme un totalitarisme qui veut la militarisation de la société et l’expansion impérialiste. Il insiste sur sa dimension de « religion politique ». Georges Valois, anarchiste converti au syndicalisme révolutionnaire de Georges Sorel, puis au royalisme de l’Action française, fonda bien en 1925 un véritable parti fasciste, le Faisceau, mais ce dernier disparut trois ans plus tard, et son chef sollicita ensuite sans succès son adhésion à la SFIO, entra en Résistance et mourut en déportation. L’idéal des Jeunesses patriotes, des Croix-de-Feu et des ligues en général, était effectivement autoritaire, nationaliste, antiparlementaire et xénophobe, mais le qualificatif de réactionnaire leur convient bien mieux que celui de totalitaire. Les deux mouvements les plus proches du fascisme sont le néo-socialisme de Marcel Déat et le Parti populaire français lancé par Jacques Doriot. Tous deux venaient de la gauche et tentaient la synthèse du national et du social, de l’autoritarisme et de l’émancipation du peuple « asservi » par les « oligarchies », dépossédé du pouvoir par la bourgeoisie, le capitalisme financier et une classe politique corrompue et prévaricatrice. Il leur manquait, pour être tout à fait fascistes, la mystique et, Doriot excepté, le charisme du chef, ainsi que la capacité à entraîner les masses dans un mouvement insurrectionnel organisé, ce dont ne voulurent à aucun prix les disciples du colonel de La Rocque, populistes autoritaires certes, mais avant tout conservateurs et amoureux de l’ordre.

François de La Rocque

photographie : François de La Rocque

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Dirigeant des Croix-de-Feu à partir de 1932, puis du Parti social français après leur dissolution par le Front populaire, François de La Rocque est considéré comme un fasciste par une grande partie de la gauche de l'époque. Son nationalisme et son goût pour l'autorité ne l'empêchent pas... 

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Ce qui a existé, c’est une droite révolutionnaire voulant la régénération d’un système politique méprisé par ceux qui avaient connu l’expérience du front ou des tranchées, se voyant comme une élite nouvelle ayant acquis par le sang versé le droit de réécrire l’ordre ancien. Il existe alors une crise intellectuelle, un rejet de l'ordre social établi, des velléités révolutionnaires et des accents anticapitalistes, une dimension populiste qui reprend la tradition plébiscitaire, une justification, voire une apologie de la violence comme moyen d'action et de régénération individuelle et collective : tels sont les traits saillants de cette voie qui proclamait vouloir aller « au-delà de la droite et de la gauche ». Pendant la période de l’entre-deux-guerres, il existe comme aujourd'hui deux droites : l'une, conservatrice ou libérale, qui recherche avant tout la consolidation de l'ordre républicain, la stabilité économique et sociale, et l'autre qui se situe dans la tradition du refus des Lumières et du nationalisme organiciste. Il est vrai que notre pays n'a pas été immunisé, comme l'a souvent prétendu la tendance dominante de l'historiographie, par une sorte d'antidote naturel qu'aurait constituée la tradition républicaine. Toutefois la thèse de Sternhell, si elle est juste quant à l’existence, au tournant du xixe et du xxe siècle, d’un proto-fascisme qui n’a pas été sans inspirer celui qui est arrivé plus tard au pouvoir en Italie, ne change rien au fait que les mouvements proprement fascistes en France (on pourrait y adjoindre le Francisme de Marcel Bucard), n’eurent jamais la force nécessaire pour devenir une menace sérieuse pour le régime.

Dans la galaxie des droites de cette époque, un mouvement se détache, tant par la cohérence de sa doctrine que par le magistère intellectuel qu'il exerce depuis sa fondation, en 1899, jusqu'à sa disparition en 1944 : c'est l'Action française. Celle-ci est une forme de néo-royalisme beaucoup plus attachée à l'institution monarchique qu'à la personne des Princes, qui la désavoueront. À leur époque, ni la ligue ni son maître à penser, Charles Maurras (1868-1952), ne furent classés à l'extrême droite. L'Action française représentait le « nationalisme intégral », autoritaire mais décentralisateur, mettant au-dessus de tout la notion d'ordre naturel que Maurras définissait par la raison (l'empirisme organisateur) et non par les sentiments ou le romantisme. L'Action française est d'extrême droite par sa condamnation sans appel de la démocratie, par sa théorisation du coup de force et sa violence langagière, par sa définition exclusiviste de l'appartenance à la nation, par un antisémitisme total qui trouvera son aboutissement dans le statut des Juifs mis en œuvre par le gouvernement de Vichy (1940) et rédigé par un maurrassien, le garde des Sceaux Raphaël Alibert. Mais l'Action française et Maurras ont une influence et une postérité bien au-delà de l'extrême droite. D'abord dans la Résistance, où se retrouvent le philosophe Pierre Boutang, l'universitaire Jacques Renouvin, le lieutenant de vaisseau Honoré d'Estienne d'Orves, le colonel Rémy, qui ont mis le nationalisme anti-allemand de Maurras et Bainville au service de l'indépendance de la nation et non pas de sa soumission. Ensuite, parmi les royalistes qui actualiseront dans les années 1970 la pensée de Maurras au sein de la Nouvelle Action française, qui soutiendra la gauche en 1981. Enfin, des hommes politiques aussi différents que François Mitterrand, René Pleven et Robert Buron, nous rappelle Eugen Weber, « ont été influencés par leur brève fréquentation des milieux d'Action française », comme nombre d'écrivains étrangers à l'action politique et à tout extrémisme (Roger Nimier, Michel Déon, Michel Mohrt).

Charles Maurras

photographie : Charles Maurras

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Charles Maurras est le principal fondateur du quotidien royaliste L'Action française. Son « nationalisme intégral », son antirépublicanisme et son antisémitisme l'amènent à soutenir le régime du maréchal Pétain, dont l'arrivée au pouvoir constitue pour lui une « divine surprise ».... 

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La période allant de la débâcle de 1940 à la Libération pose une autre question cruciale : le régime de Vichy était-il d'extrême droite ? Incontestablement oui, à la condition de rappeler que la Révolution nationale réussit à rallier une minorité d'intellectuels et d'hommes politiques venus de la gauche néo-socialiste ou planiste, voire de transfuges du Parti communiste et d'anciens pacifistes venus du socialisme révolutionnaire, au terme pour certains d'un itinéraire qui les conduisit du dreyfusisme à la collaboration. Le régime du maréchal Pétain, né du vote du Parlement, abolit finalement la République, les partis et suspend les institutions démocratiquement élues, non pas seulement en raison des circonstances exceptionnelles, mais par esprit de revanche sur les valeurs de 1789 et les acquis républicains plus récents, comme la laïcité. Mais ce qui fait sans doute le plus sens, dans l'action de Vichy, c'est l'antisémitisme d'État, sans lequel, pour les tenants de « l'ordre nouveau », la régénération de la nation française ne pouvait être complète. On ne peut toutefois passer sous silence le fait que des hommes venus de la droite nationaliste ou révolutionnaire s'opposèrent à Vichy : c'est le cas de Georges Valois, qui rejoignit la Résistance et mourut en déportation, et du colonel de La Rocque, lui aussi déporté. C'est d'ailleurs cette opposition d'une partie de la droite naguère proche des ligues dissoutes (Charles Vallin, dirigeant du Parti social français, rejoint Londres en 1942) ou de représentants des formations conservatrices (Louis Marin, pour la Fédération républicaine ; Georges Mandel, Paul Reynaud pour l’Alliance démocratique, Joseph Laniel pour les disciples d’André Tardieu) qui permit de donner une consistance, après 1945, au vocable d'extrême droite pour désigner les forces politiques compromises avec l'occupant et les petits groupes qui se réclamèrent ensuite du pétainisme, par opposition aux droites légitimées par leur inscription dans la Résistance.

Fascismes étrangers : des spécificités nationales fortes

À l'époque de la contre-révolution, alors que, finalement, élites nobiliaires et intellectuelles sont largement globalisées en Europe et que l'État-nation n'est que peu constitué, le camp libéral et celui des contre-révolutionnaires transcendent les frontières. Ainsi existe en Espagne, à partir du début de la guerre d'indépendance (1808), un groupe absolutiste à forte composante aristocratique et cléricale qui se manifeste notamment aux Cortes de Cadix, en 1810, pour s'opposer à ce que le Conseil de régence reconnaisse que le principe de la souveraineté nationale s'incarne dans la Chambre. Il se radicalise encore après le retour sur le trône de Ferdinand VII (1814) et s'incarne à partir de 1833 dans le « carlisme » qui, comme le légitimisme, est structuré à la fois autour d'une revendication dynastique et d'une idéologie. Le mouvement absolutiste est à l'origine de la théorie des « deux Espagne » et du thème de la « croisade », que l'on retrouvera en 1936 dans le franquisme. Il a laissé plusieurs penseurs importants : Jaime Balmes mais surtout Juan Donoso Cortés, Juan Vasquez de Mella et Félix Sardá y Salvany, dont le livre traduit en français en 1886, Le libéralisme est un péché, résume bien la doctrine. L'âge d'or de la vice-royauté espagnole et la pensée contre-révolutionnaire, le mysticisme catholique intégriste, ont inspiré au Mexique l'œuvre littéraire et l'action politique de Salvador Abascal Carranza et du mouvement sinarquiste, surgeon tardif de la révolte populaire des Cristeros (1926-1929) contre la république laïque consacrée par la Constitution de 1917.

Si la contre-révolution possède une certaine unité doctrinale, les fascismes pour leur part sont fort divers. Ce n'est pas parce que nous les classons aujourd'hui à l'extrême droite qu'ils prennent racine uniquement dans cette famille politique. D'autre part, ils traduisent d'abord le contexte national des pays où ils surgissent : en Europe occidentale, celui de la volonté de régénération de l'individu et des systèmes de gouvernement, née de la Première Guerre mondiale ; en Europe centrale et orientale, la difficile résolution de la question nationale à la suite de la disparition des empires centraux et dans le cadre des règlements parfois iniques ou arbitraires imposés par les traités successeurs du traité de Versailles. Contrairement à un mythe journalistique répandu, il n'a jamais existé d'« internationale fasciste », pas même à l'issue de ces 16 et 17 décembre 1934 où se tint à Montreux (Suisse) un congrès des mouvements nationalistes européens, qui n'était qu'une opération de propagande de l'Italie mussolinienne. Les raisons en sont que le fascisme, contrairement au communisme, ne voulait vraiment posséder ni organisation internationale centralisée, ni lieu géographique unique de réalisation, ni doctrine unifiée. Il existe par contre des fascismes qui, partageant un fonds commun de rejet de la démocratie, d'aversion pour le communisme, de valorisation de la violence, de culte du chef, de racisme, d'antisémitisme et de chauvinisme ethnique, possèdent chacun leur spécificité nationale propre et continuent à des degrés divers à irriguer le mouvement des idées. Le fascisme italien n'a que peu de liens avec la vieille droite. Il provient du courant socialiste révolutionnaire auquel appartenait Benito Mussolini, et du syndicalisme révolutionnaire mené par Antonio Labriola, courant qui, de 1902 à 1918, s'éloigna progressivement du Parti socialiste jusqu'à la scission. Ailleurs, les filiations sont diverses. On retrouve dans le nationalisme flamand du Verdinaso dirigé par Joris Van Severen un fort fonds catholique conservateur, qui est aussi la matrice dont sortit Léon Degrelle, le fondateur de Rex en Belgique francophone. On ne peut guère comprendre le nationalisme hongrois contemporain, que ce soit celui du parti Jobbik ou le conservatisme du FiDeSz de Viktor Orbán, sans référence au régime réactionnaire du régent Horthy et au parti chrétien-national fondé par le comte István Bethlen, tout ceci dans le contexte de la crise de la conscience nationale provoquée par l’amputation territoriale découlant du traité de Trianon.

De même, l’histoire de l’ex-Yougoslavie est incompréhensible si l'on ignore les rapports complexes entre les nationalismes locaux d'avant 1945 et l’extrême droite. L’État croate dirigé par Ante Pavelić et le mouvement Oustachi étaient incontestablement favorables au fascisme italien, de même que le chef du gouvernement collaborateur serbe, le général Nedić, avait une sympathie pour Hitler. Plusieurs déclinaisons du fascisme existèrent dans la région, comme l’Union des légions nationales bulgares du général Hristo Lukov, dont le souvenir est honoré chaque année à Sofia par une marche publique. Enfin, aucun des fascismes balkaniques n’atteignit en renommée et en puissance la Garde de fer roumaine, et son dirigeant Corneliu Codreanu, fondateur d’un mouvement singulier car poussant à l’extrême la religiosité (orthodoxe), le culte du chef et celui de la mort.

En outre, il faut bien se garder de considérer les idéologies autoritaires des années 1920-1940 comme un bloc : l'État franquiste se constitue et se consolide contre le phalangisme « de gauche » d'Onesimo Redondo et Ramiro Ledesma Ramos, et aussi contre celui, nettement plus « droitier », de son fondateur José Antonio Primo de Rivera ; de même l'Estado Novo portugais d'António Salazar met rapidement au pas le national-syndicalisme de Francisco Rolão Preto. Souvent, des groupes politiques encore en activité et qui se réclament de la postérité de ces mouvements en appellent à une tradition « de gauche » ou « authentique » des fascismes ou du national-socialisme contre leurs dégénérescences réactionnaires : le NPD (Nationaldemokratische Partei Deutschlands) allemand convoque ainsi les frères Strasser et les nationalistes-révolutionnaires de la « révolution conservatrice », tandis que le mouvement associatif CasaPound, implanté dans toute l'Italie, défend les idées anticapitalistes du manifeste de Vérone (1943) et un « fascisme du xxie siècle » esthétiquement inspiré par le futurisme.

Reste un cas spécifique : le national-socialisme allemand. Il ne peut se résumer aux doctrines sommaires d'Adolf Hitler, Alfred Rosenberg et Walter Darré. Son fonds provient du Mouvement allemand (Deutsche Bewegung), vaste courant qui va de Johann Gottfried Herder au romantisme et qui s'établit en réaction au rationalisme français comme à l'empirisme anglais. Toute cette famille intellectuelle est structurée autour d'une vision du monde (Weltanschauung) plutôt que d'une idéologie, dans laquelle le concept de germanité occupe une place centrale, tout comme l'idée de Reich, beaucoup plus proche de celle d'imperium que d'État-nation. Avant le national-socialisme, il y a donc Paul de Lagarde et Julius Langbehn, le mouvement « völkisch » et le mouvement de jeunesse du Wandervogel, qui ne bascula pas entièrement vers le NSDAP. Et à côté du nazisme, y participant pour partie, s'en tenant à distance critique souvent, comme le fit Ernst Jünger, existe un autre courant majeur : la « révolution conservatrice », dont le Suisse Armin Mohler a établi l'histoire intellectuelle dans son foisonnement et sa complexité. Sans doute peut-on voir, avec Mohler, des affinités avec la « révolution conservatrice » chez les Russes Fiodor Dostoïevski, Ivan et Konstantin et Aksakov, chez l'Espagnol Miguel de Unamuno, chez les Italiens Vilfredo Pareto et Julius Evola, et même chez le théoricien du sionisme révisionniste, Vladimir Zeev Jabotinsky.

La famille des partis d'extrême droite

Peut-on définir aujourd'hui une famille des partis politiques d'extrême droite ? Et si oui, le Front national, puis le Rassemblement national y appartiennent-ils, bien qu’ils s’en défendent vigoureusement ? Si on les inclut, dans quel sous-groupe les classer ? Ces questions figurent parmi celles qui font débat au sein de la communauté scientifique et il est d'autant plus difficile d'y apporter des réponses tranchées les années 1990 et suivantes ont vu émerger ou se renforcer un certain nombre de formations inclassables (Forum pour la démocratie aux Pays-Bas, Union démocratique du centre en Suisse, Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni [UKIP, puis parti du Brexit] outre-Manche), que seul le raccourci journalistique permet d'assimiler aux formations d'extrême droite.

Analyse des discours

Dans les années 1990-2000, il était possible de définir une famille de l'extrême droite dont toutes les composantes réunissaient un certain nombre de critères. La tentative la plus aboutie de classification était celle du politologue néerlandais Cas Mudde, dans sa thèse intitulée The Extreme Right Party Family. An ideological approach (1998). Pour lui appartenaient à l'extrême droite les formations qui combinaient le nationalisme (étatique ou ethnique), l'exclusivisme (donc le racisme, l'antisémitisme, l'ethnocentrisme ou l'ethnodifférentialisme), la xénophobie, des traits antidémocratiques (culte du chef, élitisme, monisme, vision organiciste de l'État), le populisme, l'esprit anti-partis, la défense de la loi et de l'ordre, le souci de l'écologie, une éthique de valeurs insistant sur la perte des repères traditionnels (famille, communauté, religion) et un projet socio-économique mélangeant corporatisme, contrôle étatique sur certains secteurs stratégiques et croyance forte dans le jeu naturel du marché. La liste des partis qui correspondaient à cette description comprenait les principales formations qui, en Europe occidentale, avaient connu des succès électoraux importants dans les années 1980-2000 (FPÖ, FN, Vlaams Blok devenu Vlaams Belang en 2004, Ligue du Nord).

Cette analyse découlait du fait que les politologues s'accordaient à peu près pour distinguer, depuis 1945, trois « vagues » de partis extrémistes de droite. La première, de 1945 à 1955, se caractérise par sa proximité avec les idéologies totalitaires des années 1930 et est souvent nommée « néo-fasciste ». En France n'ont guère correspondu à ce schéma que des groupuscules insignifiants (Phalange française) et le mouvement Jeune Nation, fondé en 1954 par les frères Sidos, dont l'un, Pierre, dirigea à partir de 1969 la petite Œuvre française, dissoute par le gouvernement en 2013. La seconde vague, apparue au milieu des années 1950 et se terminant dans les années 1970, souvent qualifiée de « droite radicale », comprendrait le mouvement Poujade (dont le nom officiel fut Union de défense des commerçants et artisans, ou UDCA), un mouvement des classes moyennes radicalisées, pour reprendre le concept élaboré par l'Américain Seymour Martin Lipset. Enfin, à partir des années 1980-2000 et jusqu'à aujourd'hui arrive la « troisième vague », dite « nationale-populiste ». Plusieurs tentatives avaient été faites pour isoler, au sein de la famille d'extrême droite, des sous-groupes cohérents. Piero Ignazi distinguait ainsi entre « anciens » partis à la filiation nette avec les fascismes (Mouvement social italien-Droite nationale, ou MSI-DN) et partis « postindustriels », dont le FN français. Le politologue suisse Hans-Georg Betz préférait opposer les populismes radicaux de type néo-libéral, voire libertarien (scandinaves en particulier), aux nationaux-populismes autoritaires, parmi lesquels le FN.

Pierre Poujade et Jean-Marie Le Pen

photographie : Pierre Poujade et Jean-Marie Le Pen

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Au centre de la photo, Pierre Poujade, ici au côté de Jean-Marie Le Pen (à droite), en 1956. Avec le slogan « Sortez les sortants », Pierre Poujade traverse pendant quelques années le paysage politique français des années 1950. Il commence par résister avec des commerçants à un contrôle... 

Crédits : Bettmann/ Getty Images

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Le paysage de l'extrême droite évolue cependant en profondeur au cours de la deuxième décennie du xxie siècle. Les élections européennes de 2019 sont à cet égard révélatrices, à un moment où l'expression « extrême droite », sans doute l'une des plus abondamment utilisées par les politologues, a été remplacée dans le répertoire de leurs sujets favoris par celle de « populisme ». Au vu des résultats aux élections européennes de 2019 en effet, l’extrême droite traditionnelle, celle qui conserve des traces de fascisme, d’antisémitisme et de racisme avoué, est marginalisée. L’Aube dorée grecque, de 9,4 p. 100 en 2014, régresse à 4,88 p. 100 et ne siège plus au Parlement national à l'issue des législatives de la même année. Le NPD allemand perd son unique député européen. Le Jobbik hongrois, qui avait choisi en 2018 d’opérer un virage idéologique vers des positions de droite conservatrice – mais très hostile au libéralisme, à l’autoritarisme et au clanisme de Viktor Orban –, a opté pour une stratégie d’alliance avec l’ensemble de l’opposition au pouvoir en place. Les radicaux qui l’ont quitté, pour maintenir l’ancienne ligne au sein d’une formation nommée Mouvement Notre patrie, n’obtiennent que 3,3 p. 100 à ces élections. En Europe, les idéologies les plus radicales ne sont plus représentées que par le Parti populaire Notre Slovaquie de Marian Kotleba (seconde formation du pays avec 12,07 p. 100) et par l’ELAM (Front national populaire), à qui le système électoral chypriote ne permet pas d’entrer au Parlement européen mais qui obtient 8,25 p. 100 des suffrages.

Les élections européennes de 2019 consacrent en revanche la domination sur l'extrême droite d'une seconde catégorie de partis, réunis au sein du groupe parlementaire Identité et Démocratie, qui regroupe notamment la Ligue de Matteo Salvini (ministre de l’Intérieur italien au moment du scrutin), le Rassemblement national, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), le Vlaams Belang flamand, le FPÖ autrichien, le Parti du peuple danois et les Vrais Finlandais. Mais plutôt que de droites extrêmes, c'est de droites populistes radicales qu'il faut parler à leur propos. Pour Cas Mudde, la différence entre les deux groupes réside dans leurs rapports respectifs à la norme démocratique. Là où l’extrême droite prône un antagonisme total vis-à-vis des valeurs qui font consensus dans les démocraties, les droites populistes radicales se posent au contraire en gardiennes véritables de celles-ci, tout en condamnant leur dévoiement par les « élites », au détriment du peuple qu’elles prétendent représenter. Leur exigence de démocratie directe se veut un moyen de rétablir une souveraineté populaire véritable et totale, leur opposition à l’intégration européenne, une affirmation de la souveraineté nationale sur laquelle se sont bâtis les États modernes. Quant à leur rejet de l’immigration extra-européenne, de l’islam et de la société multiculturelle, il se présente comme une défense, au nom du « droit à la différence », du droit des peuples à rester eux-mêmes, face à une mondialisation massifiante et imposée d’en-haut par la toute-puissance du capitalisme financier. Ainsi se confirme la capacité de l’extrême droite à s’adapter aux conditions du combat politique du xxie siècle, sans anachronisme ni nostalgie des idéologies fascistes ou réactionnaires des années 1930-1940, dont les sectateurs sont confinés aux marges de la société. Ainsi, en Espagne, les phalangistes représentent moins de 0,5 p. 100 des voix, tandis que le nouveau parti Vox, issu de la droite conservatrice et anti-autonomiste, entre au Parlement national en 2019 avec 10,3 p. 100 des suffrages.

Les principaux dirigeants populistes européens réunis à Coblence, 2017

photographie : Les principaux dirigeants populistes européens réunis à Coblence, 2017

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De gauche à droite : Frauke Petry (AfD, Allemagne), Marine Le Pen (FN, France), Matteo Salvini (Ligue du Nord, Italie), Geert Wilders (PVV, Pays-Bas), Harald Vilimsky (FPÖ, Autriche), Marcus Pretzell (AfD, Allemagne). Les élections européennes de 2019 consacreront la prééminence de la ligne... 

Crédits : Sean Gallup/ Getty Images News/ AFP

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Le Rassemblement national : une droite extrême ou radicale ?

Fondé en 1972 par Jean-Marie Le Pen, le Front national, devenu en 2018 Rassemblement national, était incontestablement à l’origine un parti d’extrême droite, même s’il aimait à se présenter comme un parti de « droite nationale », par opposition avec la droite conservatrice et libérale, accusée de trahir les intérêts français. Le FN était d’extrême droite par son programme : unique parti important à imputer le chômage à la seule présence des immigrés, il était en outre partisan de « l’inversion des flux migratoires », ce qui supposait de fait l’expulsion massive des étrangers, qu'ils soient ou non en situation régulière. Son chef assumait publiquement son adhésion aux principes de l’inégalité des races, ainsi que ses doutes sur le fait que la Shoah fût davantage qu’un « point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale ». Un certain nombre de ses cadres dirigeants avaient milité dans des formations collaborationnistes, voire porté l’uniforme nazi. Alors que conservateurs et libéraux sont réunis par l'acceptation d'un socle commun de valeurs, celles de la République, des Lumières, de la Révolution française et de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, le FN faisait le tri dans tout cela. Tout en affirmant vouloir garder la forme républicaine de l’État, il se situait dans la filiation du bonapartisme et du boulangisme, de l'antiparlementarisme des Ligues et du poujadisme, ainsi que d'un certain anticapitalisme hostile au collectivisme et à l’emprise de l’État sur l’économie, mais aussi au « gros argent », celui de la finance internationale, des multinationales et des « trusts ». Quant à savoir si le FN avait des traits « fascistes », tout dépend de la définition qu’on adopte de ce terme. Le Britannique Roger Eatwell décrit le fascisme comme « l'idéologie qui a cherché à déterminer une renaissance sociale sur la base d'une troisième voie radicale de type holiste et national ». Le FN était en partie cela. Emilio Gentile a donné une définition beaucoup plus précise à laquelle l’idéologie frontiste mérite d’être confrontée. Selon lui, le FN des origines ne réunit que peu de caractéristiques fascistes : ce n'est pas un « mouvement de masse » ; il n'est pas organisé sous la forme du « parti-milice » ; il n'emploie pas « la terreur » comme moyen de conquête du pouvoir ; il rejette explicitement l'idée de la construction de « l'homme nouveau » car il est anti-constructiviste, à la fois à la manière ultralibérale de Friedrich Hayek et à la façon traditionaliste des contre-révolutionnaires. Il ne préconise pas « la subordination absolue du citoyen à l'État » dont il ne souhaite nullement « élargir la sphère d'intervention » et il met au contraire au centre de son programme la limitation du rôle de l'État à ses fonctions régaliennes ainsi que l'épanouissement de la liberté d'entreprendre et le libre jeu du marché. Cependant, il présente certains traits fascistes car il s'agit bien d'un mouvement qui s'estime investi « d'une mission de régénérescence sociale », qui « se considère en état de guerre contre les adversaires politiques » tout en recherchant parfois le compromis tactique avec eux. Le chef (Jean-Marie Le Pen) et les cadres possèdent souvent « une culture fondée sur la pensée mythique et sur le sentiment tragique et activiste de la vie ». On retrouve en outre dans l'idéologie frontiste originelle d'autres particularités du fascisme selon Gentile : « une idéologie à caractère anti-idéologique et pragmatique », l'antimatérialisme et l'anti-individualisme (dans le sens d'un appel permanent à la mobilisation des « énergies nationales »), l'antimarxisme, l'opposition au libéralisme politique considéré comme un équivalent du socialisme, le populisme et certaines prétentions anticapitalistes.

Marine Le Pen, dès son accession à la présidence du FN en 2011, a voulu entamer une politique de « dédiabolisation » du parti, dont l’objectif était de faire de sa formation une alternative crédible à ce qu'elle appelle le « système », à savoir l'ensemble des partis de droite et de gauche. Parfaitement consciente que l’image extrémiste attachée au FN, en raison des déclarations polémiques de son père, est un obstacle majeur à toute alliance électorale à droite et un frein puissant à sa capacité de rassemblement à l’élection présidentielle, Marine Le Pen éloigne dès 2011 les éléments les plus radicaux du parti, sous prétexte de non-respect de l’interdiction statutaire de la double appartenance au FN et à une autre formation (souvent un groupuscule néo-fasciste du type Œuvre française). Elle écarte progressivement Jean-Marie Le Pen du mouvement, jusqu’à la disparition en 2018 du poste de président d’honneur qui lui avait été attribué. Elle modifie certaines positions du parti, préférant par exemple l'expression « priorité nationale » à celle de « préférence nationale » ou remplaçant la volonté d’inverser les flux migratoires par celle de réduire drastiquement l’immigration légale, combinée à une abolition du droit du sol en matière d'acquisition de la nationalité française. Dans les cent quarante-quatre propositions du programme présidentiel de Marine Le Pen de 2017 sont en outre mises en avant des notions telles que la démocratie de proximité par l’établissement du référendum d’initiative populaire, le patriotisme, la souveraineté économique, juridique et monétaire et l'opposition à toute forme de supranationalité, particulièrement à l’intégration européenne. Le RN est-il devenu un simple parti un peu plus radical que ses rivaux de droite, sans être d’une autre nature idéologique ? Une réponse affirmative à cette question est d'autant plus tentante que le souverainisme, la mise en cause de la société multiculturelle, l’affirmation des racines chrétiennes de la France, voire le rejet de l’idéologie libérale-libertaire attribuée à Mai-68 sont désormais des idées défendues par une frange importante de la droite dite « de gouvernement ».

Marine et Jean-Marie Le Pen, 2011

photographie : Marine et Jean-Marie Le Pen, 2011

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Lors du XIVe congrès du Front national organisé à Tours, le 16 janvier 2011, Marine Le Pen succède à son père Jean-Marie à la tête du parti d'extrême droite. 

Crédits : Patrick Durand/ Getty Images/ AFP

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Marion Maréchal-Le Pen, Bruno Gollnisch et Jean-Marie Le Pen, 2013

photographie : Marion Maréchal-Le Pen, Bruno Gollnisch et Jean-Marie Le Pen, 2013

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Partisans d'une ligne dure, fidèles aux origines du Front national (rebaptisé Rassemblement national en 2018), Marion Maréchal-Le Pen, Bruno Gollnisch et Jean-Marie Le Pen sont peu à peu marginalisés par les partisans de la « dédiabolisation » du parti, qui a les faveurs de sa présidente... 

Crédits : Chesnot/ Getty Images

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Cependant, si le RN est devenu un parti de droite radicale plus que d'extrême droite proprement dite, sa vision de la société française repose sur des postulats dans lesquels la majorité du camp conservateur ne peut se reconnaître. Le RN défend une société organique et non une société ouverte où la citoyenneté se détermine sur le mode de l’adhésion contractuelle. Il ne cesse d’opposer le patriotisme au « mondialisme », les « enracinés » aux « nomades », dans une sorte de néobarrésisme fondé sur la terre et les morts. Le RN se définit comme un « mouvement » et non comme un « parti », affirmant ne pas avoir « vocation à regrouper une partie des Français pour s’opposer à une autre ». Rhétorique gaullienne, diront les uns. Rejet habituel de la forme partisane, diront les autres, de la part d’un mouvement cherchant à dépasser la droite et la gauche. Dans ces tentatives avortées, Zeev Sternhell crut pouvoir identifier une forme de « fascisme français », mais commit en cela une erreur majeure : en effet, il perçut le boulangisme, Barrès et les Ligues comme des proto-fascismes, alors qu’ils présentaient tous des linéaments les reliant au FN/RN.

Des droites extrêmes hors du FN

Pour être complet, un panorama de l'extrême droite française se doit de mentionner l'existence de trois courants qui se situent en dehors du Front national/Rassemblement national et posent eux aussi un problème de définition. Le premier est celui de l'ultra-droite activiste ; le second est la mouvance catholique intégriste ; le troisième est la « nouvelle droite ».

L’ultra-droite est une contre-culture. Elle comprend les groupes extraparlementaires autres que le FN/RN qui, à l’instar des groupes dissous Œuvre française, Troisième Voie, Bastion social, ou des groupes légaux que sont le Parti nationaliste français, Synthèse nationale ou Terre et Peuple, mettent ouvertement en cause la légitimité des institutions démocratiques, certains éléments envisageant même l’action violente pour parvenir à leurs fins. Les « radicaux » se distinguent par leur choix stratégique de la voie non électorale. Ils se différencient aussi des partis électoralistes par leur expression non euphémisée de la question ethnique, formulée par eux en termes de « races » et par un recrutement essentiellement juvénile. Cette mouvance est autant un phénomène sociologique de contre-culture de marge, voire de « tribu urbaine », qu'un objet d'étude strictement politique. Les rapports de coordination plus ou moins lâches établis entre ces groupes, la circulation des militants entre les différentes structures et les obscures querelles, parfois accompagnées de violences, qui les opposent épisodiquement, ôtent tout intérêt réel à la description des péripéties organisationnelles de ces milieux. Seul le Bloc identitaire, actif sous des noms divers depuis 2003, a quelque consistance, avec un millier de militants et sympathisants. Son apport idéologique principal est d’avoir promu bien au-delà de l’extrême droite l’usage du terme « identitaire », vocable recouvrant l’idée selon laquelle il faut mettre fin au multiculturalisme et cesser de considérer l’assimilation des étrangers d'origine non européenne comme possible. Aussi le Bloc promeut-il la « remigration », c’est-à-dire le retour desdits étrangers dans leur « pays d’origine ». Contrairement au FN/RN, le Bloc n’est pas systématiquement hostile à l’Europe. Il croit en l’existence d’une identité culturelle européenne dans laquelle s'incorpore l’identité française, mais l’homme européen est pour lui défini par son histoire, sa culture et aussi son ethnie.

Autre sous-culture, celle des catholiques intégristes regroupés majoritairement dans la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X fondée par Mgr Marcel Lefebvre, entrée en rupture avec Rome en 1988 et regardée par le Vatican comme une dissidence. Celle-ci n'est plus considérée comme schismatique au sens propre depuis la levée en 2009 de l'excommunication frappant les évêques consacrés par Mgr Lefebvre, mais comme une tendance dont la communion avec Rome reste altérée. Ces intégristes forment une sorte de mouvement politico-religieux organisé en contre-société, qui poursuit patiemment son maillage du territoire, faisant mieux que se survivre malgré la situation difficile de toute organisation catholique qui vit en marge de l'Église. La Fraternité est présente dans pratiquement tous les départements français et gère environ plus de deux cents lieux de culte et plusieurs écoles, rachetant souvent, grâce à des moyens financiers importants (dons et legs en particulier), ces édifices cultuels que l'Église catholique romaine ne peut plus entretenir en raison de la chute de la pratique religieuse. Les lefebvristes diffusent une vision du monde contre-révolutionnaire et anti-moderne, qui recoupe celle de l'extrême droite politique par son goût pour une théorie du complot comportant, outre l’antimaçonnisme, un élément important d'antijudaïsme religieux, de type pré-conciliaire. Politiquement, les lefebvristes militent souvent à l'extrême droite, peuvent voter pour le Front national, mais il ne s'agit pas d'un cas général, car nombre de catholiques intégristes se détournent de l'engagement politique par providentialisme ou votent pour les partis conservateurs par réalisme et esprit de soumission à l'ordre établi.

Mgr Marcel Lefebvre (Écône, Suisse), 1988

photographie : Mgr Marcel Lefebvre (Écône, Suisse), 1988

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On voit ici Mgr Lefebvre lors de l'ordination de quatre évêques à Écône (en Suisse), en 1988. À la suite de cette ordination, il est excommunié en même temps que les quatre évêques qu'il vient de consacrer (excommunication levée en 2009). Le traditionalisme de Mgr Lefebvre a attiré de... 

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Pour finir, il reste à tenter de catégoriser la « nouvelle droite » apparue médiatiquement en France au milieu des années 1970, bien que l'association qui en porte les idées, le Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (GRECE), ait été fondé en 1968. Bien des idées défendues par le GRECE, qu'il s'agisse de l'organicisme, de l'ethno-différentialisme, de l'accent mis sur le respect des hiérarchies naturelles, ont pu paraître n'être que des reformulations euphémisées et habiles du vieux fonds d'extrême droite. Or, les animateurs du mouvement l’auraient quittée, rompant avec un activisme stérile et un racisme hiérarchisant démonétisé, pour mieux entamer une reconquête intellectuelle des positions dominantes acquises par la gauche et servir de think tank à une droite de gouvernement dépourvue de projet global. Toutefois, les choses sont plus compliquées qu'il y paraît. D'une part, Alain de Benoist et le GRECE ont pris soin, dès 1992 environ, de prendre leurs distances avec le FN dont certains des dirigeants étaient issus de la « nouvelle droite », répudiant en particulier la xénophobie frontiste et l'antisémitisme. D'autre part, le GRECE n'accepte l'étiquette « de droite » que par commodité, préférant se situer au-delà d'un clivage droite-gauche qu'il déclare obsolète et réducteur. Alain de Benoist résumait ainsi ses positions, dans la réédition de son ouvrage Vu de droite, paru en 2001 : « J'appelle ici de droite, par pure convention, l'attitude consistant à considérer la diversité du monde, et par suite, les inégalités relatives qui en sont nécessairement le produit, comme un bien, et l'homogénéisation progressive du monde, prônée et réalisée par le discours bimillénaire de l'idéologie égalitaire, comme un mal. » On peut évidemment voir, dans le souci du GRECE de rompre les amarres avec une extrême droite dont ses dirigeants les plus âgés sont issus, une ruse tactique. Mais si tel est le cas, la ruse a échoué, car la « nouvelle droite », après avoir perdu les positions médiatiques qu'elle avait conquises dans des publications à grand tirage dans les années 1970 (Figaro Magazine) a été supplantée, comme pourvoyeuse d'idées de la droite parlementaire, par des ultra-libéraux qu'elle abhorre. Elle est en fait l'incarnation contemporaine de la droite non conformiste qui s'exprima dans les années 1930 et qu'on peut considérer comme un rameau de la droite révolutionnaire. La « nouvelle droite » est aussi plurielle selon les pays : plutôt « deutsch-national » avec l'hebdomadaire allemand Junge Freiheit et son équivalent viennois Zur Zeit ; fort critique envers la droite berlusconienne et l’atlantisme, avec le politologue Marco Tarchi en Italie ; et enfin, dans le cas du Belge Robert Steuckers, qui fonda en 1993 le mouvement Synergies européennes, véhiculant les thèses « eurasistes » du Russe Alexandre Douguine, ainsi que nombre des idéologèmes du courant national-révolutionnaire allemand des années 1920-1930. Depuis la relance en 2017 d’une nouvelle formule du mensuel Éléments, la nouvelle droite connaît en France un regain d’intérêt et de vigueur, lié à sa volonté d’ouvrir ses pages à des auteurs de bords opposés mais qui se retrouvent en partie sur la critique de l’hégémonie du capital financiarisé, du libéralisme et du consumérisme. Sous la présidence de Philippe Conrad, avec le concours de Jean-Yves Le Gallou et parfois les interventions d’Alain de Benoist (au colloque de 2019), l’institut Iliade représente le versant identitaire de la nouvelle droite, inspiré par Dominique Venner (1935-2013). Conçu pour préserver « la longue mémoire européenne » héritée des Indo-Européens, de la Grèce et de Rome, l’institut Iliade reprend en somme le travail métapolitique du GRECE des origines, au service de ce qu’il nomme lui-même « l’Europe illibérale », soit l’homogénéité des cultures, leur étanchéité par rapport aux apports extra-européens et la critique de la démocratie représentative.

De nouvelles droites radicales « identitaires » ?

René Monzat a utilisé, dans Les Voleurs d'avenir (2004), le qualificatif de « droite identitaire musulmane » pour décrire une partie de la nébuleuse islamiste radicale. Qu'elle cherche à acquérir une visibilité politique ou qu'elle cantonne son expression à la sphère religieuse par piétisme ou par quiétisme, en rejetant totalement les institutions des pays « mécréants », une partie de la mouvance islamiste défend une vision du monde à bien des égards proches de celle de l'extrême droite. Ainsi, elle possède une vision dualiste de la société, qui s'articule autour de la distinction ami/ennemi et met avant tout l'accent sur l'appartenance de l'individu à la communauté au détriment des concepts de citoyenneté, des droits individuels et de l'universalisme qu'elle rejette. Elle est souvent fondamentaliste et, à ce titre, défend un modèle de société et d'État tout droit dérivé des textes religieux, dans lesquels certains décisionnaires salafistes croient déceler une condamnation formelle de la démocratie. Elle souhaite exclure et punir ceux qui s'opposent à la morale religieuse et propose un modèle autoritaire et hiérarchisé d'organisation sociale. Pour rendre la similitude de structure mentale encore plus frappante, certains islamistes radicaux intègrent dans leur discours deux composantes structurelles de la pensée extrémiste de droite, notamment du catholicisme intégral : le millénarisme (qui donne au salafisme djihadiste une dimension eschatologique) et la théorie du complot. Construite d'abord sur le schéma du « complot juif » (rebaptisé « sioniste » pour échapper à la stigmatisation frappant l'antisémitisme), ladite théorie incorpore désormais, chez certains salafistes en particulier, la dénonciation de la franc-maçonnerie, de la mondialisation, du communisme et des États-Unis, dont la collusion expliquerait la domination de l'Occident sur le monde musulman. Ces idées s'accompagnent en outre de convergences ponctuelles, inter-individuelles ou organisationnelles, qui s'expriment notamment autour de l'antisionisme-antisémitisme, par exemple avec la nébuleuse dont Alain Soral est l’un des principaux meneurs. Cela n'autorise certes pas à parler de l'islamisme radical comme d'un « fascisme vert » mais cela montre que, dans son processus d'intégration et d'enracinement dans la réalité européenne, l'islamisme tend à assimiler certains des schémas de pensée de « l'ennemi », en l'occurrence une extrême droite qui demeure très majoritairement et profondément islamophobe, ne concevant pas que l’islam puisse être simplement critiqué, comme toute autre croyance ou mouvement, mais étant bien convaincue qu’il n’existe aucune forme possible de pratique ou de culture musulmane paisible et intégrée aux sociétés occidentales.

Le concept d'extrême droite est, en conclusion, plastique. Dans son acception large, il englobe l'ensemble des formations politiques qui procèdent à une critique radicale de la démocratie libérale au nom d'une idéologie autoritaire qui tend à exclure une partie des individus, soit de la nation, soit du droit d'accès à la citoyenneté, en raison de sentiments xénophobes, racistes et/ou antisémites. Cette définition, qui s'applique, avec des nuances, à la France comme aux autres démocraties occidentales, doit être affinée pour déterminer le degré de parenté des partis étudiés avec le fascisme dans ses différentes variantes, le national-socialisme allemand et les diverses formes d'idéologies autoritaires de droite qui ont eu cours, du début du xxe siècle jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’impact de celles-ci sur les mouvements contemporains est devenu marginal, le fascisme étant surtout un produit de l’ère des masses et un résultat de la véritable mort de la vieille Europe avec le premier conflit mondial, et la tendance actuelle est à la montée des droites radicales. Celles-ci tentent de répondre à deux angoisses contemporaines. La première est celle des identités nationales et individuelles mises à mal par la globalisation, qui a modifié en quelques décennies des habitudes mentales inscrites depuis des siècles ou plus dans les attitudes collectives. La seconde tient à la crise de légitimité d’une démocratie représentative qui, selon ses critiques, enferme la décision politique dans des carcans (traités européens, accords de libre-échange, organisations internationales, nature même du capitalisme mondialisé) qui empêchent le peuple d’exercer pleinement sa souveraineté. La droite radicale est celle qui propose comme remède à ces deux maux l’invariance des identités collectives et une démocratie illibérale protégée par des frontières.

—  Jean-Yves CAMUS

Bibliographie

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SCrépon, ADézé & NMayer dir., Les Faux-semblants du Front national. Sociologie d'un parti politique, Presses de Sciences-Po, Paris, 2015

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CMudde & CRovira Kaltwasser, Brève Introduction au populisme, éditions de l’Aube, La Tour d’Aigues, 2018

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P.-A. Taguieff dir., Dictionnaire critique du racisme, Presses universitaires de France, Paris, 2013.

Écrit par :

  • : directeur de l'Observatoire des radicalités politiques, Fondation Jean-Jaurès

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Pour citer l’article

Jean-Yves CAMUS, « EXTRÊME DROITE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 février 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/extreme-droite/