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ETHNOCIDE

Le terme d'ethnocide remonte à la fin des années soixante. Bénéficiant des faveurs passagères de la mode et, plus sûrement, de son aptitude à répondre à une demande, à satisfaire un besoin certain de précision terminologique, l'utilisation du mot a largement et rapidement dépassé son lieu d'origine, l'ethnologie, pour tomber en quelque sorte dans le domaine public. Mais la diffusion accélérée d'un mot assure-t-elle à l'idée qu'il a mission de véhiculer le maintien de la cohérence et de la rigueur souhaitables ? Il n'est pas évident que la compréhension profite de l'extension et qu'en fin de compte on sache de manière parfaitement claire de quoi l'on parle lorsqu'on se réfère à l'ethnocide. Dans l'esprit de ses inventeurs, le mot était assurément destiné à traduire une réalité qu'aucun autre terme n'exprimait. Si l'on a ressenti la nécessité de créer un mot nouveau, c'est qu'il y avait à penser quelque chose de nouveau, ou bien quelque chose d'ancien mais non encore pensé. En d'autres termes, on estimait inadéquat, ou impropre à remplir cette exigence nouvelle, un autre mot, d'usage depuis plus longtemps répandu, celui de génocide. On ne peut par conséquent inaugurer une réflexion sérieuse sur l'idée d'ethnocide sans tenter au préalable de déterminer ce qui distingue le phénomène ainsi désigné de la réalité que nomme le génocide.

Génocide et ethnocide

Procès de Nuremberg et procès de Tokyo, 1945-1946 - crédits : The Image Bank

Procès de Nuremberg et procès de Tokyo, 1945-1946

Créé en 1946 au procès de Nuremberg, le concept juridique de génocide est la prise en compte au plan légal d'un type de criminalité jusque-là inconnu. Plus précisément, il renvoie à la première manifestation dûment enregistrée par la loi de cette criminalité : l'extermination systématique des juifs européens par les nazis allemands. Le délit juridiquement défini de génocide s'enracine donc dans le racisme, il en est le produit logique et, à la limite, nécessaire : un racisme qui se développe librement, comme ce fut le cas dans l'Allemagne nazie, ne peut conduire qu'au génocide. Les guerres coloniales qui se sont succédé depuis 1945 à travers le Tiers Monde ont d'autre part donné lieu à des accusations précises de génocide contre les puissances coloniales. Mais le jeu des relations internationales et l'indifférence relative de l'opinion publique ont empêché l'institution d'un consensus analogue à celui de Nuremberg : il n'y eut jamais de poursuites.

Si le génocide antisémite des nazis fut le premier à être jugé au nom de la loi, il n'était en revanche pas le premier à être perpétré. L'histoire de l'expansion occidentale au xixe siècle, l'histoire de la constitution d'empires coloniaux par les grandes puissances européennes, est ponctuée de massacres méthodiques de populations autochtones. Néanmoins, par son extension continentale, par l'ampleur de la chute démographique qu'il a provoquée, c'est le génocide dont furent victimes les indigènes américains qui retient le plus l'attention. Dès la découverte de l'Amérique, en 1492, une machine de destruction des Indiens se mit en place. Cette machine continue à fonctionner là où subsistent, au long de la forêt amazonienne, les dernières tribus « sauvages ». Au cours de ces dernières années, des massacres d'Indiens ont été dénoncés au Brésil, en Colombie, au Paraguay. Toujours en vain.

Or, c'est principalement à partir de leur expérience américaine que les ethnologues, et tout particulièrement Robert Jaulin, ont été amenés à formuler le concept d'ethnocide. C'est d'abord à la réalité indienne d'Amérique du Sud que se réfère cette idée. On dispose donc là d'un terrain favorable, si l'on peut dire, à la recherche de la distinction entre génocide et ethnocide, puisque les dernières[...]

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Médias

Procès de Nuremberg et procès de Tokyo, 1945-1946 - crédits : The Image Bank

Procès de Nuremberg et procès de Tokyo, 1945-1946

Indiens d'Amazonie - crédits : Keystone Features/ Getty Images

Indiens d'Amazonie

Wounded Knee - crédits : MPI/ Getty Images

Wounded Knee

Autres références

  • ABORIGÈNES AUSTRALIENS

    • Écrit par Barbara GLOWCZEWSKI
    • 7 150 mots
    • 5 médias
    L'enlèvement et la déportation des enfants partait du postulat qu'il fallait « assimiler la race » par l'éducation et par le contrôle des mariages et des naissances. Les gènes aborigènes étant récessifs, les autorités développèrent la politique du « blanchiment » (...
  • AMÉRINDIENS - Amérique du Nord

    • Écrit par Marie-Pierre BOUSQUET, Universalis, Roger RENAUD
    • 10 380 mots
    • 6 médias
    ...atteignait l'Arizona et la Californie. Après l'achat de la Louisiane à la France en 1803, les Américains intervinrent à leur tour en s'intéressant au bison. En 1800, il n'y avait pratiquement plus de peuples indigènes, sauf les plus septentrionaux des Eskimos, qui échappaient à l'influence directe ou indirecte...
  • ETHNOCENTRISME

    • Écrit par Yves SUAUDEAU
    • 1 746 mots
    ...destruction directe : destruction à terme des conditions de subsistance des différentes cultures et des conditions de survie des sociétés qui les véhiculent, l'ethnocide de même que le génocide sont des manifestations à caractère hautement ethnocentrique. De tels processus ou actes correspondent à une...
  • SHOAH

    • Écrit par Philippe BURRIN
    • 5 912 mots
    • 3 médias
    ...n'affaiblit pas le passage du temps. Quelques-uns veulent, certes, « assassiner la mémoire » (selon l'expression de Pierre Vidal-Naquet) en niant ce que le génocide des juifs eut de plus spécifique, à savoir les chambres à gaz. D'autres veulent, pour faire « passer le passé » ( Ernst Nolte), dissoudre la singularité...
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Voir aussi