DÉCROISSANCE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

En ces temps de crises mondiales, l'apparition ou la réapparition de certains mots dans le débat public prend valeur de symbole. Au côté de nationalisation, de relocalisation, de démondialisation, ou encore de protectionnisme et d'oligarchie, le terme décroissance fait partie de ces mots « nouveaux », imprononçables et inaudibles – sinon impensables – il y a quelques années. Mais le temps n'est plus où les dogmes de la finance régnaient sans partage sur le débat économique. Qu'une idée aussi peu orthodoxe que celle de décroissance sorte du cadre confidentiel où elle était confinée signifie qu'une fraction croissante de citoyens ne croit plus au modèle économique dominant dans nos sociétés. Certes la messe continue, mais les articles de foi sont désormais questionnés avec de plus en plus d'insistance.

On fait souvent remonter l'idée de décroissance à un fameux rapport de chercheurs du M.I.T. commandité par le Club de Rome en 1971, intitulé The Limits to Growth. Ce n'est pas tout à fait exact, ce rapport ayant été précédé de plusieurs travaux analogues qui mettent directement ou indirectement en cause la croissance. On peut notamment citer deux essais publiés en 1948, Road to Survival de William Vogt et Our Plundered Planet de Fairfield Osborn, et bien sûr The Population Bomb d'Ann et Paul Ehrlich, paru vingt ans plus tard. Mais le rapport Meadows (du nom de deux de ses quatre auteurs) est un bon repère, car, dans sa forme, il a provoqué de nombreuses réactions, qui posaient bien déjà les termes du débat, dans le contexte de la première crise du pétrole et de l'apparition timide des préoccupations écologiques.

Les thèses en présence

Le rapport Meadows est pour l'essentiel constitué d'une compilation de données mondiales sur les ressources naturelles, la population, les pollutions, la qualité de vie et l'investissement en capital, des variables qui sont pour la première fois mises en relation par simulation informatique. En faisant varier les hypothèses, différents avenirs possibles sont explorés ; l'un d'entre eux prévoit la découverte d'une énergie propre, gratuite et illimitée. La conclusion générale est que la croissance connaîtra des limites, tôt ou tard, quel que soit le scénario. Le rapport rencontre l'opposition des pays en développement. Lors du Sommet de Stockholm sur l'environnement humain en 1972, organisé par les pays développés pour évoquer la question de l'augmentation des pollutions, leur position est claire : la pollution est un problème de riches, qui consomment énormément. Si la situation est grave, alors les pays riches doivent agir en premier, laissant aux pays en développement l'espace qui leur est nécessaire pour se développer.

Le rapport rencontre aussi les objections du milieu savant. En 1973, l'université du Sussex publie un rapport intitulé L'Anti-Malthus, qui reproche au rapport du M.I.T. d'avoir sous-estimé le potentiel à venir de la technologie ainsi que d'avoir exagéré le caractère nocif de certains produits, notamment les pesticides. La même année, l'économiste américain William Nordhaus estime que le problème est moins la ressource naturelle que le capital et le travail, qui permettent d'accéder à des ressources très abondantes comme l'énergie nucléaire (par fission et, un jour sans doute, par fusion), dont il estime les réserves à au moins 1 000 fois la totalité des réserves fossiles. Il soutient que le nucléaire pourra alimenter les automobiles pendant « au moins 100 millions d'années ». N'est-il pas risqué d'être aussi optimiste ? Nordhaus répond que rien ne presse, que nous avons cent ans pour trouver. En attendant nous devons optimiser l'exploitation des énergies fossiles. Nordhaus reçoit le soutien du futur Prix Nobel, Robert Solow, dans un article de synthèse qui rappelle la « règle de Hotelling ». Ce dernier, dès 1931, préconisait d'exploiter une ressource épuisable au rythme qui permet de maximiser le profit marginal net. L'idée générale est que la raréfaction de certaines ressources naturelles provoque l'arrivée de « technologies de rupture » (backstop technologies), qui pallient le problème. Pour autant, aucun des deux ne se fait le chantre de l'autorégulation marchande. Le marché a tendance à épuiser trop vite les ressources, et peut provoquer des crises temporaires. À l'inverse, les écologistes font le jeu des monopolistes, en limitant artificiellement la consommation de la ressource, ce qui fait augmenter les prix. L'analyse focalise rapidement sur la question des rythmes d'épuisement, entre trop rapide (ce qui hypothèque la mise au point d'alternatives) et trop lent (formation trop faible de capital).

Nordhaus applique ce raisonnement dès son premier article sur les changements climatiques, en 1977. Ses solutions : stocker le carbone (dans les arbres, les océans, sous terre), remplacer les combustibles fossiles par des sources « propres » (principalement le nucléaire) et améliorer l'efficacité carbone de l'économie. Il préconise aussi de faire payer le carbone de manière à limiter l'augmentation des émissions à + 50 p. 100 ; l'effet sur les prix des produits énergétiques est anticipé comme faible, la mesure coûtant moins de 0,5 p. 100 du P.N.B. mondial. À l'instar de Nordhaus, la plupart des économistes pensent que les coûts de dépollution, y compris le traitement des déchets radioactifs, seront très faibles par rapport au P.I.B. mondial. Selon eux la croissance est la solution, et non le problème. C'est elle qui donne accès aux techniques propres. Cette opinion reste dominante. En 1993, Theodore Panayotou reprend la thèse de Simon Kuznets sur les inégalités, pour l'appliquer dans le domaine de l'environnement. Cette théorie soutient que le décollage économique provoque de la pollution et des inégalités, mais qu'au-delà d'un certain seuil les choses s'inversent. Dans l'édition 2005 de son célèbre manuel Economics, coédité avec Nordhaus, l'économiste Paul Samuelson soutient toujours cette thèse et se moque des « pessimistes ».

Occultation et réactivation du débat

Dans les années 1970, dans un contexte qui mêlait l'esprit de contre-culture de Mai-68, la crise du pétrole provoquée par le coup de force de l'O.P.E.P., le mouvement des non-alignés au sein des pays du Sud et les premières grandes inquiétudes face à l'idée de progrès, la critique de la croissance va bon train. En France la revue La Nef, de tendance catholique, publie en 1973 un numéro intitulé « Les Objecteurs de croissance – prospérité oui... mais à quel prix ? », dans lequel signent des personnalités comme Jacques Attali, Jean-Pierre Chevènement, René Dumont, Michel Rocard, Bertrand de Jouvenel, Lionel Stoléru. Les écologistes ne sont pas en reste, de nombreuses publications critiquent directement ou indirectement la croissance. Citons Nous n'avons qu'une seule Terre (du biologiste et écologue René Dubos et de l'économiste britannique Barbara Ward (1972), The Closing Circle de Barry Commoner (1972), Le Macroscope de Joël de Rosnay (1975), L'Homme re-naturé de Jean-Marie Pelt (1977), etc. En 1977, la C.F.D.T. publiait Les Dégâts du progrès.

Le triomphe du néolibéralisme symbolisé par les élections de Margareth Thatcher et de Ronald Reagan, la crise de la dette des pays du Tiers Monde, l'arrivée de la gauche au pouvoir en France, les déceptions qui s'ensuivirent, l'austérité et l'effritement de ce que « gauche » signifiait ont peu à peu éliminé ce débat de la scène publique. Quand Jacques Grinevald et Ivo Rens publient en 1979 un recueil de textes de Nicholas Georgescu-Roegen sous le titre La Décroissance, l'ouvrage passe quasi inaperçu. La critique de la société industrielle recule. Les années 1980 (les « années fric ») et 1990 sont des années fastes pour les bénéficiaires de « l'économie de marché », notion désormais adoubée par la gauche de gouvernement. Et dans les pays riches, les gagnants et ceux qui sont persuadés de l'être bientôt sont alors très nombreux. Avec la chute de l'Union soviétique, le monde paraît désormais guidé par un modèle unique. Pour désigner la brutale accélération de l'homogénéisation financière et commerciale de la planète, le terme globalization apparaît, traduit en français par « mondialisation ». Des analystes américains tels que Francis Fukuyama glosent alors sur la « fin de l'Histoire ».

Mais le tournant du millénaire change la donne. Crise asiatique en 1997, éclatement de la bulle Internet en 2000, attentats du World Trade Center en septembre 2001, guerres d'Afghanistan et d'Irak, l'arrivée sur la scène internationale de pays « émergents » (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) rebattent les cartes. La spéculation et les errements du système financier international sont de plus en plus critiqués. La crise pétrolière refait surface, avec des prix qui flambent. En 2002 paraissent deux numéros de la revue écologiste Silence, qui connaissent un succès inattendu – tout comme le colloque organisé à l'U.N.E.S.C.O. par l'association La Ligne d'horizon sur le thème « Défaire le développement, refaire le monde ». Ces numéros portent sur la « décroissance », un terme choisi pour son côté provocateur. À l'origine de ces numéros, Vincent Cheynet et Bruno Clémentin, fondateurs de la revue Casseurs de pub – la revue de l'environnement mental. Le succès les pousse à fonder un journal : La Décroissance, le journal de la joie de vivre, en 2004. La thématique intéresse un large public. Des universitaires fondent Entropia, revue d'étude théorique de la décroissance ; de nombreux sites Internet se créent, des partis politiques, des associations d'objecteurs de croissance, des marches pour la décroissance, etc. L'idée gagne peu à peu les esprits. La presse généraliste s'empare de la question à partir de 2005...

Sources théoriques de la décroissance

À rebours de la thèse dominante, les « objecteurs de croissance », qui goûtent peu d'être qualifiés de « décroissants », s'accordent sur le fait que la crise écologique et sociale actuelle ne peut pas trouver sa solution dans un surcroît de croissance économique. À partir de là, on peut repérer cinq grandes sources idéologiques à l'origine de ce diagnostic.

La première est la source écologiste. Les réseaux écologistes militants sont d'abord constitués d'associations dont le souci premier est la défense des écosystèmes et des espèces sauvages. Ils constatent que la croissance est l'argument qui est le plus fréquemment opposé à leurs revendications. Ils critiquent l'ignorance des économistes, qui ne connaissent pas ce dont ils justifient la destruction. La pensée écologiste se construit contre la « marchandisation » du vivant. Certaines versions égalitaristes de l'écologisme proposent de limiter l'espace écologique humain sur la base de la population mondiale et des capacités de charge des écosystèmes, ce qui aboutirait à des réductions de l'ordre de 70 à 80 p. 100 des consommations matérielles des zones les plus riches – une baisse incompatible avec la croissance économique. Les écologistes ne se prononcent pas tous pour autant pour la décroissance. Les raisons sont diverses : désintérêt pour les théories économiques au profit des luttes de terrain ; souci de ne pas prendre l'électorat à rebrousse-poil ou foi dans une « croissance verte ».

La seconde source est « bio-économique », elle s'inscrit notamment à la suite des travaux du mathématicien Nicholas Georgescu-Roegen. À l'inverse de Solow et de Nordhaus, il estime que les solutions techniques sont limitées, car le processus économique est soumis à la loi de l'entropie : les sources de « haute entropie », de matière et d'énergie organisées, tendent à décroître, sans se reconstituer. La Terre reçoit certes de l'énergie du soleil mais en quantité limitée. La perspective, à terme, est donc celle d'une décroissance. La date fait bien sûr l'objet de nombreux débats, du fait des alternatives possibles, qui ne sont pas sans conséquences sociales et environnementales – solaire, nucléaire, etc. Mais elle n'excède pas la fin du xxie siècle. On est loin des « millions d'années » avancés par William Nordhaus et ses collègues. Pour Georgescu-Roegen, l'idéal d'une économie en état stable (steady state economics), développé naguère par l'économiste Herman Daly, était « un mirage à la mode », dans les années 1970. Daly lui-même s'est récemment dit soucieux de penser la décroissance, la taille des économies développées ayant atteint selon lui un point qui interdit de penser qu'une décroissance est encore évitable. Depuis lors, la discussion sur les limites est serrée. Les énergies renouvelables pourront-elles remplacer les fossiles ? Dans quelle proportion ? À quel coût ? Et les métaux ?

Décharge à New Delhi

Décharge à New Delhi

photographie

Décharge à New Delhi en 2007. Le traitement et le recyclage des déchets et ordures est un problème environnemental majeur à l'échelle du monde. 

Crédits : M. Romana/ AFP/ Getty

Afficher

La troisième source est démocratique. L'auteur clé ici est Ivan Illich. Pour cet auteur le problème ne réside pas tant dans la « marchandisation du monde » et la consommation croissante que dans l'inversion des institutions : créées pour nous servir, elles nous transforment en leurs serviteurs. La croissance est la croissance de leur pouvoir, au détriment du nôtre : elles sont devenues « contre-productives ». La voiture, loin de nous faire gagner du temps, nous oblige à travailler plus pour la payer et à attendre dans les embouteillages. Le système éducatif, auquel nous contribuons tous par les impôts, loin de rendre la société plus éduquée, conforte une petite élite bardée de diplômes qui se fait fort d'imposer son intelligence à la masse qu'elle juge ignorante. L'erreur, à chaque fois, est de croire que la croissance des moyens améliore les résultats, alors qu'elle crée des inégalités. D'où ce fait que le programme des tenants de ce courant porte avant tout sur des régulations clés telles que la publicité. Cheynet revendique ainsi le programme du Conseil national de la résistance. C'est aussi, dans un autre genre, la thèse d'André Gorz, qui se rallie à la décroissance dans ses tout derniers écrits.

La vertu percutante de la décroissance a attiré le regard culturaliste et « anti-utilitariste » qui s'interroge et s'inquiète lui aussi depuis fort longtemps des conséquences de « l'économicisation » progressive des sociétés, que ce soit sous l'égide du marché privé capitaliste ou du plan étatique dirigiste. Post-marxiste, issue de l'anthropologie, cette quatrième source est bien représentée par Serge Latouche, professeur d'économie dont le travail principal est la critique du développement et de la marchandisation du monde. Serge Latouche avec l'association la Ligne d'horizon font partie d'un courant qui possède de fortes personnalités un peu partout dans le monde : Vandana Shiva en Inde, Gustavo Esteva en Amérique latine, Wolfgang Sachs en Allemagne, etc. La maison d'édition Zed Books édite une grande partie de leurs livres. La thèse principale est que le « développement » n'a jamais été et ne sera jamais qu'une économicisation du monde, une extension des relations d'échange « gagnant-gagnant » à tous les domaines de la vie, ainsi que l'a fort bien décrit l'économiste Karl Polanyi. Serge Latouche trouve dans le terme « décroissance » de quoi aider à une « décolonisation des imaginaires ».

La dernière source d'inspiration de la décroissance est la crise de sens que traversent nos sociétés hyperindustrielles. Si le sens est un souci de cohérence et d'unité, l'individu des sociétés industrielles est soumis à des injonctions contradictoires, par exemple l'obligation de toujours davantage consommer pour soutenir l'économie et le souci de moins consommer pour préserver la planète. D'où des tensions importantes entre attentes et possibilités de carrière, par exemple. Ce courant estime qu'une révolution intérieure est nécessaire pour trouver les ressources permettant de faire face à cette situation. L'agriculteur et militant Pierre Rabhi en est l'un des meilleurs représentants. L'action non violente et déterminée, à la suite de Gandhi, mène à un progrès qui ne se réduit pas à celui des forces aveugles de la technologie. La « simplicité volontaire » prônée par ce courant n'est pas une manière de se restreindre ou de se priver, mais une façon de « s'alléger » afin de laisser venir à soi un sens plus profond, moins superficiel que celui qui anime l'incessant ballet des choses ordinaires. Dans cette même veine, le diplomate iranien Majid Rahnema a élaboré toute une réflexion sur le développement humain. Il distingue la misère, qui est une atteinte à la dignité, de la pauvreté, qui désigne un niveau de vie. La misère peut régner à des niveaux de vie élevés ; à l'inverse, la pauvreté, assumée comme simplicité volontaire, peut être source d'épanouissement personnel.

Sortir du productivisme

Les débats autour de la décroissance, pris dans l'un des sens évoqués, tranchent avec le caractère convenu et souvent soporifique des débats sur le développement durable, ce terme ayant largement été vidé de sa substance depuis son introduction en 1987. C'est l'une des raisons principales qui expliquent l'attrait dont il fait l'objet. La décroissance introduit de la radicalité et pose d'emblée un vrai problème de fond : les « technologies de rupture » se font attendre, nous sommes chaque jour plus dépendants de systèmes techniques qui s'imposent à nous et nous dépassent, les objectifs politiques dominants restent orientés vers le « toujours plus » qui ne cesse d'aggraver la situation.

Pourquoi alors ne pas avoir simplement recouru à Marx, qui a aussi voulu déconstruire l'homme économique ? Parce que, pour les objecteurs de croissance, la thèse marxienne et ses différentes interprétations ont été prises en défaut, de plusieurs manières. Impossible, tout d'abord, de continuer à attribuer un rôle dialectique de médiation au développement des forces productives, au prolétariat. La centralisation est bien un produit direct de la croissance, mais les systèmes techniques ainsi développés ne conduisent pas nécessairement le prolétariat au pouvoir. Ils tendent au contraire à s'étendre sans fin, jusqu'à la destruction de la planète et de la société. Les objecteurs de croissance renouent ici avec les thèses développées contre les communistes par les sociaux-démocrates et les socialistes libertaires (Bakounine). Beaucoup de sympathisants de la décroissance sont proches de ces vieux courants anti-autoritaires. Impossible, ensuite, de soutenir encore que la dynamique capitaliste engendre un appauvrissement radical du prolétariat : la classe ouvrière s'est enrichie, du moins dans les pays du centre capitaliste. Elle aura donc beaucoup plus à perdre que ses chaînes dans une révolution. Enfin l'Union soviétique, qui devait abolir le capitalisme, n'a aboli que la propriété, pas l'accumulation capitaliste. Elle n'a pas été capable d'en arrêter ou d'en réorienter la dynamique. La stratégie est donc entièrement à revoir.

Ces problèmes ont conduit des auteurs, tels Jean-Marie Vincent, Anselm Jappe ou Moishe Postone, à développer des lectures très hétérodoxes de Marx, qui ont souvent été bien accueillies chez les objecteurs de croissance. Le pivot de cette critique est le travail. Elle considère que la classe ouvrière a été fonctionnellement intégrée dans le capitalisme à partir du moment où elle a fait sien le culte bourgeois du travail et de l'enrichissement matériel. Suivant cette approche, le capitalisme est une médiation sociale spécifique, fondée sur le « travail », qui est une activité spécifique (et non anthropologique) génératrice de « valeur » économique, c'est-à-dire de relations sociales fondées sur l'échange et sur le métabolisme qui le permet. Vouloir abolir le marché pour le remplacer par une forme consciente de régulation (telle que la planification étatique) n'atteint pas l'essence du capitalisme, cela conduit tout au plus à mieux répartir ses fruits. La lutte entre le capital et le travail s'inscrit donc dans le capitalisme, et non entre le capitalisme et un « en-dehors ». Même partagé différemment, le « gâteau » reste le même. Cette centralité de la valeur-travail a fait du marxisme un productivisme.

D'autres observent qu'aucune théorie du développement n'a jamais prévu ni de limites à la croissance, ni a fortiori de point au-delà duquel la croissance des moyens serait jugée excessive et devrait être diminuée parce qu'elle engendrerait un monde inhumain. S'il a été question d'un « état stationnaire », et cela dès le xixe siècle, notamment chez John Stuart Mill, un « développement » sans croissance reste à inventer – d'où le fait que certains, comme Serge Latouche, soutiennent que le développement est le problème, pas la solution. Les tenants d'une conception marxiste classique, tel Jean-Marie Harribey, ne peuvent accepter de telles perspectives. Le débat se déporte rapidement sur la question de la modernité, que la décroissance ne porte pas en propre.

Malthusianisme, archaïsme, protectionnisme ?

Mais que faire de l'accusation de « malthusianisme », brandie par les libéraux et les marxistes contre les objecteurs de croissance ? Malthus avait eu ces mots terribles, qui ont hanté l'imaginaire socialiste : « Un homme qui naît dans un monde déjà occupé, si sa famille n'a pas les moyens de le nourrir, ou si les riches n'ont pas besoin de son travail, cet homme, dis-je, n'a pas le moindre droit à réclamer une portion quelconque de nourriture, et il est réellement de trop sur la terre. Au grand banquet de la nature, il n'y a point de couvert mis pour lui. La nature lui commande de s'en aller, et elle ne tardera pas à mettre elle-même cet ordre à exécution. » Les objecteurs de croissance soutiennent-ils cette position ? Non, ou alors par sentiment d'impuissance devant les énormes dynamiques destructrices qui se mettent en mouvement. Si l'accusation revient si souvent, c'est pour deux raisons.

La première est que le l'accusation de « malthusianisme » est désormais utilisée pour disqualifier toutes les politiques appelant à limiter la consommation, quelle qu'en soit la raison. L'accusation a donc un spectre extrêmement large, inconnue du temps de Malthus. William Godwin, contre qui Malthus polémiquait, intégrait, comme Proudhon et nombre de ses contemporains socialistes, la finitude des ressources. C'est même ce qui leur permettait de condamner l'appropriation privée, au nom du droit à l'existence. Godwin discutait de règles de vie permettant de limiter la population, de manière à ce que chaque personne puisse être à l'aise – et nul, évidemment, n'aurait songé à l'accuser de « malthusianisme » ou d'un équivalent. À l'inverse, aujourd'hui, les courants progressistes ne voient le salut que dans la croissance, et récusent toute discussion sur la population. Les objecteurs de croissance soulignent que cette croissance est un trompe-l'œil, que l'égalité économique des conditions qu'elle promet in fine est utopique.

La seconde raison est que les écologistes, quand ils ont posé la question des limites, en premier, ont excessivement pointé du doigt la population – il en va ainsi notamment de La Bombe P de Paul Ehrlich en 1973. Ignorant des débats qui traversent l'économie politique, l'essai est maladroit. Mais c'était inévitable car la plupart de ces auteurs, Ehrlich en tête, étaient des biologistes, ce qui les conduisait facilement à poser le problème en termes de rapports entre ressources et population. Pour autant les propos des biologistes ont été largement caricaturés : chacun s'apercevra, en lisant La Bombe P, que les auteurs mettent largement en cause le mode de vie et les inégalités, et qu'ils n'ont jamais endossé la terrifiante position de Malthus.

Pour les objecteurs de croissance, c'est la question du partage humain dans toutes ses dimensions (temps, espace, biens matériels et immatériels), et pas seulement du partage de la valeur ajoutée, qui doit être mise sur la table. En cela leur position est profondément antimalthusienne.

Que penser aussi de l'accusation d'archaïsme, du fantasme du « retour à l'âge de pierre » ? Une certaine histoire présente souvent les sciences et techniques modernes comme l'expression la plus aboutie d'une connaissance et d'une maîtrise de la nature, sources de progrès infinis. Au contraire de cette vision historiciste, la crise contemporaine exhibe l'impuissance de la science moderne : changements climatiques, accidents nucléaires, O.G.M., crise financière, etc. L'incertitude augmente, au lieu de diminuer. Les instruments de domination de la nature semblent avoir dépassé un point au-delà duquel ils deviennent contre-productifs, perturbant notre environnement au lieu de le stabiliser. Les objecteurs de croissance sont donc méfiants vis-à-vis du pouvoir des scientifiques, mais cette défiance n'est pas un irrationalisme. À la science, ils opposent la science. Ils rejoignent souvent le biologiste Jacques Testart dans son souci d'une « science citoyenne », par exemple.

Enfin la décroissance est-elle une question pertinente pour les pays en développement, pour les pays émergents ? Pour les libéraux comme pour les marxistes, une réponse affirmative ne peut être qu'une provocation. Pourtant, l'écho que rencontrent les travaux de Serge Latouche auprès d'associations paysannes du Sud est bien réel. L'idée de « sortir de l'imaginaire économique », de réduire le poids des riches, de défendre et de renforcer les paysanneries au lieu de les arracher à leur terre pour les réduire en un sous-prolétariat urbain, de développer l'agriculture vivrière contre les importations agricoles, de consommer local, etc., ont peut-être plus de soutien dans ces organisations que dans les pays développés, même si le terme « décroissance » peut être jugé contre-productif. Le discours sur les méfaits de la « société fermée », protectionniste, est immanquablement mobilisé contre ce type de démarche. Pourtant, les références à la communauté, à la décentralisation, etc., que certains ne voient que chez Charles Maurras, font intégralement partie du discours libertaire.

Les risques de la décroissance

Sur la forme, se réclamer de la décroissance entraîne le risque que le mot soit tellement choquant que les oreilles du destinataire se ferment, au lieu de s'ouvrir. On l'a dit, la décroissance induit de la radicalité dans le questionnement et dans les revendications, c'est sa vertu ; mais c'est aussi son défaut, car c'est à ce titre qu'elle peut être écartée. Se revendiquer de l'objection de croissance devient alors synonyme d'utopisme, d'irréalisme – ce qui permet d'écarter la problématique au profit de questions réputées « plus sérieuses », telles que la « croissance verte » et ses différentes déclinaisons (bio-carburant, éolien, recyclage des déchets, écoresponsabilité, etc.).

Sur la forme, toujours, la capacité du terme à provoquer des débats est un avantage mais aussi une limite. Dans un monde d'experts où l'unanimité est désormais de mise autour de l'objectif de développement durable, la décroissance met le doigt là où ça fait mal, pose des questions que nul autre concept ne parvient à poser. Mais ce « mot-obus », comme le qualifie Paul Ariès, l'un des théoriciens du domaine, peine à faire consensus quant à son contenu positif. De nombreuses mouvances revendiquent le terme, pour des raisons différentes, avec des acceptions différentes. Rien n'indique qu'elles puissent facilement s'entendre et s'unifier.

Sur le fond, entrer dans la problématique de la décroissance, voire se réclamer objecteur de croissance présente plusieurs difficultés, plusieurs risques, dont aucun toutefois n'est spécifique à la thématique. Un des risques est que la critique du capitalisme et de la modernité qui sous-tend l'objection de croissance, qui est largement ancrée à gauche, ne soit récupérée par des tendances politiques situées à l'opposé. Ce risque semble faible, le cas d'Alain de Benoist, auteur d'un Demain la décroissance paru en 2007, est isolé. La droite est ancrée dans le productivisme, quand elle est libérale, et si tel n'est pas le cas, dans le respect de l'autorité et des institutions – afin qu'elles soient fortes, et non pas « décroissantes ». Aucune de ces deux revendications n'est celle des mouvements de la décroissance tels qu'ils existent aujourd'hui. Le risque de « récupération » de certains thèmes ne peut donc être qu'apparent. Depuis la fin du marxisme et la « nouvelle gauche » dont Derrida peut être le symbole, un clivage nouveau s'est installé, qui touche les débats sur la décroissance : la gauche productiviste, pour qui le conflit majeur réside dans l'opposition du capital et du travail, se trouve en alliance objective avec la droite libérale pour défendre l'universalité de la modernité, contre une autre gauche, « culturelle », « nouvelle gauche », qui met au contraire en cause l'universalisme moderne, sous des angles différents. De l'école de Francfort aux post-marxismes, en passant par les courants post-coloniaux, l'anti-utilitarisme, les nouvelles conceptions de la richesse et les science studies, toutes ces pensées sont taraudées par une même question, bien résumée dans la formule de Jean-Paul Besset : « Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire ? » Une lecture superficielle montre que ces courants peuvent en effet accorder un certain intérêt à des thèmes réputés « réactionnaires » – l'histoire, l'identité, etc. Cela explique que les uns accusent les autres de collusion, et réciproquement. Mais l'observation s'arrête là : dès qu'on rentre dans le détail, il n'est pas plus possible de confondre l'anticapitalisme avec le libéralisme que la gauche déconstructiviste avec la réaction. À ce jour, les mouvements de la décroissance se situent exclusivement dans le premier terme de l'alternative.

En réalité l'objection de croissance a beaucoup plus à craindre de certains secteurs des couches aisées de la population, de ce qu'on appelle à nouveau l'oligarchie, qui, à l'instar de Christian Blanc, ne voit d'autre alternative que « la croissance ou le chaos ». Cette élite pourrait à terme revenir à un malthusianisme au sens strict, et soutenir les propos d'un William Stanton, pour qui « l'élimination nucléaire instantanée des centres de population pourrait même être considérée comme une délivrance, comparée aux famines et aux massacres se prolongeant pendant des décennies ».

—  Fabrice FLIPO

BIBLIOGRAPHIE

P. Aries, Décroissance ou barbarie, Golias, Villeurbanne, 2005 ; La Simplicité volontaire contre le mythe de l'abondance, La Découverte, Paris, 2009

J.-P. Besset, Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire ?, Fayard, Paris, 2005

P. Bihouix & B. de Guillebon, Quel futur pour les métaux ?, E.D.P. Sciences, Paris, 2010

C. Blanc, La Croissance ou le chaos, Odile Jacob, Paris, 2006

V. Cheynet, Le Choc de la décroissance, Seuil, Paris, 2008

Y. Cochet, Pétrole apocalypse, Fayard, Paris, 2005

H. E. Daly, Beyond Growth, Beacon Press, Boston, 1997 ; Steady-State Economics, Island Press, Washington, 1991

P. & A. Ehrlich, La Bombe P, Fayard, 1973

J. Gadrey, Adieu à la croissance, Les Petits Matins, Paris, 2010

N. Georgescu-Roegen, Demain la décroissance. Entropie-écologie-économie, Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979, nouv. éd. La Décroissance, Sang de la terre, Paris, 2006

A. Gorz, Ecologica, Galilée, Paris, 2008

J.-M. Harribey & C. Di Meo, « Les Dangers du discours sur la décroissance », in Politis, no 917, 14 septembre 2006

H. Hotelling, « The Economics of Exhaustible Resources », in Journal of Political Economy, vol. 39, 1931

T. Jackson, Prospérité sans croissance, De Boeck, Paris, 2010

M. Jahoda, H. Cole, C. Freeman & K. Pavitt, Thinking about the Future, a Critique of « The Limits to Growth », Sussex University Press, Londres, 1973 (L'Anti-Malthus : une critique de « Halte à la croissance », Seuil, Paris, 1974)

A. Jappe, Les Aventures de la marchandise, Denoël, Paris, 2003

S. Latouche, Le Pari de la décroissance, Fayard, Paris, 2010 ; Petit Traité de décroissance sereine, Mille et Une Nuits, Paris, 2007

E. Laurent & J.-P. Fitoussi, La Nouvelle Écologie politique, Seuil, 2006

Les Amis de la Terre, Vers une Europe soutenable, rapport disponible sur amisdelaterre.org, Wuppertal Institut, 1995

D. H. & D. L. Meadows, J. Randers & W. H. Behrens, The Limits to Growth. A report for the Club of Rome's project on the predicament of mankind, Universe Books, New York, 1972 (Halte à la croissance ? Enquête sur le Club de Rome et Rapport sur les limites de la croissance, Fayard, 1972)

W. D. Nordhaus, « The allocation of energy resources », in Brookings Papers on Economic Activity, no 3, 1973 ; « Economic Growth and Climate : The Carbon Dioxide Problem », in American Economic Review, vol. 67, no 1, févr. 1977 ; Invention, Growth and Welfare, M.I.T. Press, Cambridge (Mass.), 1969 ; The Efficient Use of Energy Resources, Yale University Press, New Haven, 1979 ; A question of balance : weighing the options on global warming policies, Yale University Press, 2008

H. T. & E. C. Odum, A prosperous way down, University Press of Colorado, Boulder, 2001

F. Osborn, Our plundered Planet, Faber & Faber, Londres, 1948 (La Planète au pillage, trad. M. Planiol, Payot, Paris, 1949 ; rééd. Actes Sud, Arles, 2008)

T. Panayotou, « Empirical Tests and Policy Analysis of Environmental Degradation at Different Stages of Economic Development », in Working Paper WP238, Technology and Employment Programme, Bureau international du travail, Genève, 1993

F. Partant, La Fin du développement : naissance d'une alternative ?, Maspero, Paris, 1982

K. Polanyi, La Grande Transformation : aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris, 1944, rééd. 1983

M. Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 1993

P. Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud, Arles, 2010

M. Rahnema, Quand la misère chasse la pauvreté, ibid., 2004

P. Samuelson & W. D. Nordhaus, Économie, Economica, Paris, 2005

E. Schrodinger, Qu'est-ce que la vie ?, Seuil, Paris, 1993, éd. or. 1944

R. M. Solow, « The Economics of Resources or the Resources of Economics », in American Economic Review, vol. 64, no 2, 1974

W. Stanton, The Rapid Growth of Human Population 1750-2000, bulletin no 55 de l'A.S.P.O., juill. 2005

J.-P. Tertrais, Du développement à la décroissance, Éditions du Monde libertaire, Paris, 2004

J.-M. Vincent, Critique du travail, P.U.F., Paris, 1987.

W. Vogt, Road to Survival, W. Sloane Associates, New York, 1948

Écrit par :

Classification


Autres références

«  DÉCROISSANCE  » est également traité dans :

DÉCROISSANCE (CRITIQUE DE LA)

  • Écrit par 
  • Jean-Marie HARRIBEY
  •  • 5 097 mots
  •  • 7 médias

Une crise écologique majeure est aujourd'hui avérée : pollutions, épuisement des ressources, réchauffement du climat, les menaces sont globales mais visent en premier lieu les populations les plus pauvres. La simultanéité de cette crise écologique avec une crise sociale renforce le caractère inédit de la situation : chômage, précarisation de la for […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/decroissance-critique-de-la/#i_51144

DÉVELOPPEMENT DURABLE

  • Écrit par 
  • Dominique BOURG
  •  • 1 886 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Développement durable et biosphère »  : […] La réponse au second des deux déséquilibres, celui qui menace la biosphère, n'est pas la décroissance en général, comme on l'entend parfois. Cette dernière n'a pas plus de sens que l'impératif de la croissance tous azimuts. En effet, la décroissance économique interdirait la réduction de la pauvreté et n'est guère compatible avec les systèmes démo […] Lire la suite☛ http://www.universalis.fr/encyclopedie/developpement-durable/#i_51144

Voir aussi

Pour citer l’article

Fabrice FLIPO, « DÉCROISSANCE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 16 avril 2019. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/decroissance/