FO DARIO (1926-2016)

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Théâtre et pouvoir

La notoriété de l’homme de théâtre en tant qu’acteur et auteur va de pair avec sa reconnaissance comme personnalité publique, de par l’engagement politique qui habite son œuvre. Dès 1962, Franca Rame et lui acquièrent une réputation nationale comme trublions du monde du spectacle. Appelés à diriger la très populaire émission de variétés Canzonissima, sur la première chaîne de télévision, ils démissionnent au bout de sept semaines après avoir refusé les coupes qu’on voulait leur imposer. Les sketches satiriques qu’ils mettaient en scène incommodaient la Démocratie chrétienne alors au pouvoir. L’un d’eux, sur les accidents du travail et à un moment de durs conflits sociaux dans le secteur de l’immobilier, mit le feu aux poudres. L’affaire connut un grand retentissement, et marqua le début de l’affirmation et de la reconnaissance de Fo comme homme de théâtre engagé – à gauche – et comme héros de la lutte contre la censure.

Cette image se précise quand, en 1968, Dario Fo rompt avec les circuits théâtraux institutionnels où il avait bâti sa carrière, pour s’engager dans la création de circuits alternatifs, d’abord en lien avec le Parti communiste italien, puis dans la mouvance de la gauche extra-parlementaire. Franca Rame et lui se déclarent las d’être les « bouffons de la bourgeoisie ». Ils souhaitent devenir les « jongleurs du peuple » et se faire l’expression d’une classe populaire opprimée. Commence une période proprement militante où les comédies ont pour base l’actualité politique et revendiquent un impact sur la conscience politique du public populaire. Dario Fo et Franca Rame sillonnent l’Italie en présentant leurs spectacles dans des lieux non spécifiquement théâtraux : salles associatives, usines en grève, universités, mais aussi cinémas ou palais des sports. Après leur rupture avec le Parti communiste, le collectif théâtral demeure implanté dans le « mouvement » contestataire dont Dario Fo se fait le porte-voix.

La production théâtrale de Fo se scinde alors en deux genres. Tout d’abord, des spectacles à plusieurs personnages, qui ont pour thème des sujets politiques et sociaux d’actualité. Parmi celles qui ont le plus de succès, on peut citer Morte accidentale di un anarchico (Mort accidentelle d’un anarchiste, 1970). On y voit un fou se faire passer pour un magistrat dans un commissariat, afin de faire la lumière sur le décès suspect d’un anarchiste. L’œuvre fait clairement référence à la mort, à la préfecture de police de Milan, du cheminot anarchiste Giuseppe Pinelli, accusé à tort de complicité dans l’attentat de Piazza Fontana qui marqua le début des années de plomb en Italie. En 1974, Non si paga, non si paga ! (Faut pas payer !) joue sur les mouvements d’appropriation prolétarienne, en suivant sur un rythme de vaudeville la journée de femmes qui ont pratiqué l’autoréduction des factures au supermarché, et qui doivent cacher leurs larcins aussi bien à la police qu’à leurs époux. Parallèlement, à partir de 1969 avec Mistero buffo, Fo s’exhibe dans des solos où, en partant le plus souvent d’épisodes bibliques revisités de façon comique ou bien de récits médiévaux, il traite de thèmes plus universels qu’il rattache systématiquement à une interprétation politique inscrite dans le présent.

L’acteur-auteur développe alors une conception du comique qui trouve son ancrage et sa force dans des situations tragiques. Le rire qu’il fait naître ne se veut jamais pur divertissement mais possède une fonction anticathartique : la représentation théâtrale est conçue comme le lieu où les consciences se chargent, et non comme un moment de libération. Dans ce cadre, le rire devient une manifestation de résistance, de non- résignation face à l’oppression, mais aussi une riposte des opprimés face aux larmes qu’on voudrait leur imposer.

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Dario Fo

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Franca Rame

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  • : agrégée d'italien, enseignante en études théâtrales à l'École normale supérieure
  • : agrégée de lettres, maître assistante de littérature comparée à l'université de Paris-III

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Pour citer l’article

Laetitia DUMONT-LEWI, Valeria TASCA, « FO DARIO - (1926-2016) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dario-fo/