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CINÉMA (Aspects généraux) Les théories du cinéma

Photogénie, drame visuel et pensée (l'avant-garde française)

La première question, pour ceux qui se sentent encore obligés de défendre le cinéma, c'est de montrer que c'est un art avec des buts spécifiques. Ils ne manqueront pas de prétendre que cet art dépasse tous les autres ! Le cinéma, pour eux, sera la religion de l'avenir, la nouvelle cathédrale de l'humanité sortie de l'individualisme, et le « temps de l'image », celui de la réalisation de tous les arts ensemble !

Pour nommer la spécificité du premier art moderne, « fils de la mécanique et de l'idéal des hommes », Louis Delluc (1890-1924) remet en honneur une idée ancienne : la « photogénie » (1920), qui désigne l'aspect poétique des choses susceptible d'être révélé par le cinéma, grâce à « cette suppression de l'art, qui dépasse l'art et qui est la vie ». Delluc ira jusqu'à dire une fois qu'il préfère à tout les « actualités ». Cependant, la photogénie n'est pas la nature révélée, sans l'homme, par la caméra, mais la nature révélée par l'art contre l'artifice. Elle résulte d'une « cadence », d'un rythme, d'une orchestration puissante des plans et de leur succession.

Le pas est alors facile à franchir, comme le fait Germaine Dulac (1882-1942) dès 1925, pour éliminer la nature de la photogénie et identifier le cinéma à cette orchestration visuelle, à cette magie des yeux : « la cinégraphie intégrale ». G. Dulac affirme que l'œuvre d'art ne tient pas à son « sujet », à la nature ou au récit, mais à la puissance des moyens mis en œuvre. Le cinéma a doté l'humanité d'un nouveau sens : la vision du mouvement et des rythmes visuels. Ainsi naît l'affirmation d'un cinéma abstrait et expérimental, qui allait attirer peintres et plasticiens d'avant-garde.

Antonin Artaud dans <it>La Passion de Jeanne d'Arc</it>

Antonin Artaud dans La Passion de Jeanne d'Arc

Mais l'avant-garde n'était homogène que dans son opposition au commerce, à la reproduction, au théâtre, à la psychologie. L'orchestration visuelle restera toujours en fait du domaine du cinéma expérimental, comme l'une des questions limites que pose cet art. Car, si le cinéma c'est la rencontre de la reproduction et de la pensée dans des formes, il dépendra toujours du sens que chacun donnera à ces trois termes, de l'identité, de l'exclusion et de la synthèse qu'on établira entre eux. Scénariste et acteur, Artaud (1896-1948) dira qu'il ne faut pas s'éloigner des apparences, mais chercher leur transsubstantiation, leur vie occulte, leur mystère. Car le cinéma peut agir directement sur la « matière du cerveau », renverser toutes les valeurs, bouleverser la perspective et la logique, exprimer l'intérieur de la conscience et les choses de la pensée. Cette intuition fondamentale d'Artaud, autrement essentielle que la « psychologie » de Münsterberg, sera développée par Eisenstein et Epstein, de manières différentes.

Pour Jean Epstein (1897-1953), chaque art édifie son domaine hostile à tous les autres. Le cinéma doit se garder de se compromettre avec eux, comme avec la morale et le service documentaire. Par contre, ce sont tous les autres arts, à commencer par la littérature moderne, qui ont été bouleversés par l'existence du cinéma. Car celui-ci est plus qu'un art, c'est une mystique. Epstein recherchait une alliance de la science moderne, qu'il étudiait, et de la kabbale. Pour lui, le cinéma représentait la quatrième dimension, la possibilité de se déplacer dans le temps. Et la photogénie n'aurait été rien d'autre que le résultat des variations d'un objet dans l'espace-temps. Même dans l'après-guerre, Epstein, qui influencera Resnais, ne se laissera pas troubler par les « réalistes ». Avec la théorie de la relativité et la mécanique quantique, dira-t-il, le réel n'est plus une apparence, ni une essence[...]

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Médias

Antonin Artaud dans <it>La Passion de Jeanne d'Arc</it>

Antonin Artaud dans La Passion de Jeanne d'Arc

Eisenstein

Eisenstein

Autres références

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