CHASSEURS-CUEILLEURS (archéologie)

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Médias de l’article

Figurine dogū, fin de la période Jōmon (Japon)

Figurine dogū, fin de la période Jōmon (Japon)
Crédits : Sepia Times/ Universal Images Group/ Getty Images

photographie

Tassili n’Ajjer (Sahara algérien)

Tassili n’Ajjer (Sahara algérien)
Crédits : Baldizzone/ De Agostini/ Getty Images

photographie

Les San, un peuple nomade

Les San, un peuple nomade
Crédits : N. Cirani/ De Agostini/ Getty Images

photographie

Afficher les 3 médias de l'article


Que l’on remonte aux premières formes humaines identifiées, il y a près de 7 millions d’années, ou seulement à l’apparition d’Homo sapiens, il y a quelque 300 000 ans, l’humanité a pour l’essentiel vécu de chasse, de pêche et de cueillette. Les premières sociétés agricoles ne datent en effet que de 11 000 ans environ, alors que prenait fin la dernière glaciation. Ce moment agricole, qui a changé radicalement la trajectoire des sociétés humaines, ne représente donc au mieux que 3 % de l’histoire d’Homo sapiens – de notre histoire.

Dans une vision évolutionniste, sinon « optimiste » de cette histoire, on a traditionnellement opposé dans la première moitié du xxe siècle les sociétés dites de « prédation » (food-gatherers) aux sociétés dites de « production » (food-producers), c’est-à-dire les nôtres. Mais, comparée aux activités de la préhistoire, notre production n’est finalement qu’une prédation à grande échelle. Aussi le préhistorien André Leroi-Gourhan pouvait-il écrire à propos d’Homo sapiens dans Le Geste et la parole (1964), en une formule qui paraissait alors une provocation, mais qui est presque devenue une banalité : « Son économie reste celle d’un mammifère hautement prédateur, même après le passage à l’agriculture et à l'élevage. À partir de ce point, l’organisme collectif devient prépondérant de manière de plus en plus impérative, et l’homme devient l’instrument d’une ascension techno-économique à laquelle il prête ses idées et ses bras. De la sorte, la société humaine devient la principale consommatrice d’hommes, sous toutes les formes, par la violence ou le travail. L’homme y gagne d’assurer progressivement une prise de possession du monde naturel qui doit, si l’on projette dans le futur les termes techno-économiques de l’actuel, se terminer par une victoire totale, la dernière poche de pétrole vidée pour cuire la dernière poignée d’herbe mangée avec le dernier rat. » 

Par ailleurs, d’une part, la transition entre les économies de chasse et de cueillette et les économies agricoles ne fut pas si soudaine que le considérait l’archéologue australien Vere Gordon Childe, qui définissait, dans les années 1930, la « révolution néolithique » ; d’autre part, la frontière entre ces deux types d’économie s’est révélée beaucoup plus poreuse et complexe qu’on ne le supposait. En effet, on connaît de nombreuses formes d’actions sur le milieu naturel, observées par l’ethnographie ou l’archéologie, qui ne constituent pas réellement de l’agriculture au sens strict.

Pour établir l’alimentation des sociétés anciennes, l’archéologie dispose de restes d’animaux consommés, plus rarement de plantes, mais aussi des analyses isotopiques d’ossements humains, qui précisent l’origine de la nourriture (faune ou végétaux, produits marins...). Enfin, le tartre dentaire peut contenir lui aussi des éléments d’information concernant le régime alimentaire, tandis que la forme des dents varie avec celui-ci.

Avant Homo sapiens

On ne peut actuellement dire grand-chose des plus anciennes formes humaines, qui vivaient il y a 5 à 7 millions d’années, comme Sahelanthropus tchadensis (ou « Toumaï »), Orrorin tugenensis (dit aussi Millenium ancestor) ou encore les Ardipithèques – d’autant qu’elles sont encore très mal connues et qu’il est certain que beaucoup d’autres restent à découvrir.

On en sait beaucoup plus sur les Australopithèques, dont les célèbres « Lucy » ou « Little Foot », qui vivaient entre 5 et 2,5 millions d’années et où l’on reconnaît une bonne demi-douzaine d’espèces distinctes, décompte et classification également appelés à évoluer. L’analyse de leurs ossements suggère un régime alimentaire à base de fruits et de végétaux divers. Ils ont pu consommer occasionnellement de la viande – comme le font certains de nos cousins primates, les chimpanzés notamment – de petits animaux, ou en pratiquant le charognage sur des cadavres d’animaux tués par d’autres. On ignore à ce stade leur organisation sociale et on ne peut, là encore, qu’observer celle des chimpanzés et bonobos, sans évidemment être en mesure de tirer des arguments directs. Ces espèces nomadisent au sein d’un territoire donné, aux limites duquel patrouillent régulièrement les mâles. Les membres du groupe dorment dans des nids sommaires aménagés dans les arbres. Ils pratiquent l’exogamie des femelles, lesquelles rejoignent d’autres bandes lorsqu’elles arrivent à l’âge adulte. Ils utilisent des outils, des cailloux pour casser les noix, ou encore des brindilles pour attraper les termites dans leur abri. Il n’est donc pas surprenant que l’on ait pu identifier en 2015 des outils humains, principalement en basalte, remontant à 3,3 millions d’années, sur le site de Lomekwi dans le nord du Kenya. Il s’agit de pierres volontairement éclatées afin d’obtenir des surfaces tranchantes. Si aucun reste humain n’a été retrouvé sur ce site, de toute façon contemporain des australopithèques, on a découvert à proximité les fragments d’une espèce encore mal connue, le Kenyanthropus platyops, peut-être une variété d’Australopithèque. Enfin, dans la grotte sud-africaine de Makapansgat, un Australopithèque a rapporté il y a 3 millions d’années un galet de couleur rouge, ramassé à plusieurs kilomètres de là, auquel trois cupules naturelles donnent la forme frappante d’un visage humain.

À partir de 2,5 millions d’années, les fossiles humains se multiplient, que l’on commence à regrouper dans le genre Homo, notamment parce qu’on leur associait naguère les plus anciens outils alors connus – d’où le nom d’Homo habilis (l’« homme habile ») donné au premier d’entre eux – avant qu’on identifie ceux de Lomekwi, et sans doute encore d’autres dans l'avenir. Le plus prolifique sera néanmoins Homo erectus (l’« homme redressé »), puisqu’il sera le premier à « sortir » d’Afrique il y a environ 2 millions d’années, pour se répandre dans l’ensemble de l’Eurasie, de l’Indonésie à l’Angleterre. On lui doit la domestication du feu et aussi les « bifaces », premiers outils inutilement symétriques, témoignant donc de préoccupations esthétiques. Sur le site de Trinil à Java, un erectus a soigneusement gravé il y a 500 000 ans des zigzags sur un coquillage. Les premiers gestes funéraires semblent pouvoir lui être également attribués puisque, sur le site d’Atapuerca, dans le nord de l’Espagne, des défunts ont été successivement déposés dans une cavité karstique il y a environ 300 000 ans. La même pratique semble pouvoir être attestée pour une espèce nouvellement identifiée dans le sud de l’Afrique, Homo naledi.

Les évolutions régionales d’Homo erectus ont débouché, il y a environ 300 000 ans, sur au moins trois principales espèces, les hommes de Neandertal en Europe et Asie occidentale, les hommes de Denisova en Asie centrale et orientale, et les premiers Homo sapiens en divers points d’Afrique, notamment au Maroc et en Afrique du Sud. À cela s’ajoutent au moins deux espèces insulaires de petite taille, Homo floresiensis dans l’île indonésienne de Florès, et Homo luzonensis dans celle de Luçon, aux Philippines.

Si les Dénisoviens sont encore mal connus et se distinguent des Néandertaliens par de rares analyses génétiques, ces derniers bénéficient de nombreuses découvertes depuis un siècle et demi. Ils creusent les premières tombes certaines, collectent des fossiles pour leur forme curieuse, fabriquent des pendentifs à base de canines de carnivores, gravent des signes géométriques, comme sur le sol de la grotte de Gorham à Gibraltar, ou construisent des cercles de stalagmites brisées, comme dans la grotte de Bruniquel. De fait, leur capacité cérébrale est comparable à la nôtre, tout comme leur aptitude au langage articulé. C’est pourquoi il y a eu des croisements entre les deux espèces (tout comme avec les Dénisoviens), et tous les Européens actuels possèdent un petit pourcentage de gènes néandertaliens. Leurs outils sont plus variés et perfectionnés que ceux de leurs prédécesseurs, aussi bien en pierre qu’en os, et il ne fait pas de doute qu’ils chassaient le gros gibier notamment à l’aide d’épieux.

L’analyse du tartre dentaire montre que les Néandertaliens de la grotte d’El Sidrón, en Espagne, consommaient surtout des végétaux, et même du penicillium (un champignon) et des feuilles de peuplier, dont l’acide salicylique a pu soigner des abcès dentaires. En revanche, ceux des grottes belges de Spy se nourrissaient de mouflons, de rhinocéros et de champignons. L’alimentation carnée, surtout cuite, permet une meilleure digestion et un meilleur apport en énergie pour le cerveau, lequel demande 20 % de notre énergie pour seulement 2 % de notre masse corporelle. La disparition des Néandertaliens, dont les derniers vivaient encore il y a moins de 30 000 ans dans la péninsule ibérique, reste inexpliquée. On a cependant remarqué que leurs groupes semblaient plus isolés et procédaient à moins d’échanges génétiques que les sapiens. Ils ont donc pu se montrer plus vulnérables à des dégradations climatiques ou des maladies. Néanmoins, il y a encore 100 000 ans, au moins une demi-douzaine d’espèces humaines cohabitaient sur la planète, dont les Homo sapiens, les Néandertaliens, les Dénisoviens, les hommes de Florès et ceux de Luçon, et sans doute les derniers Homo naledi – sans compter ceux qui restent à découvrir, les quatre derniers ne l’étant été qu’au cours des deux décennies passées.

Différents modes de subsistance

Depuis 30 000 ans, les Homo sapiens sont donc les seuls humains. Leurs sociétés de chasseurs-cueilleurs sont évidemment les mieux connues, grâce au concours de l’archéologie et de l’ethnographie. Cependant, depuis 130 000 ans, ils vivaient dans la dernière période glaciaire, laquelle n’a pris fin qu’il y a 12 000 ans environ. Cela a donc exigé d’elles un certain nombre d’adaptations. Si le feu était maîtrisé depuis longtemps, les vêtements semblent être apparus il y a au moins 170 000 ans, puisque la génétique fait remonter à cette époque les premiers poux de corps, liés au port d’habits. Le fait est confirmé par la présence d’outils à travailler les peaux (d’après leurs traces d’utilisation) et à coudre, avec l’invention de l’aiguille à chas il y a environ 20 000 ans, et les traces de décharnement sur les os d’animaux à fourrure. On peut donc penser que, loin d’être vêtus des « peaux de bêtes » de l’imagerie traditionnelle, les sapiens de cette époque portaient des vêtements de cuir cousus et ajustés dans les régions froides, à l’instar de ceux des Amérindiens des Grandes Plaines ou des Inuits – à l’exception notable au moins des Fuégiens, presque nus dans la froide Terre de Feu –, l’ethnographie montrant des populations très peu vêtues dans les régions plus chaudes.

L’ethnographie indique aussi que les chasseurs-cueilleurs traditionnels vivaient en groupes ne dépassant pas quelques dizaines d’individus, ce que les anthropologues évolutionnistes nomment des « bandes », par rapport aux « tribus » des premiers agriculteurs. L’archéologie confirme ce petit nombre, que ce soit par la taille restreinte des campements faits en ossements de mammouths retrouvés en Ukraine et Russie méridionale et témoignant de la civilisation gravettienne il y a 25 000 ans, ou de ceux en matériaux périssables de l’époque magdalénienne, fouillés dans le Bassin parisien sur les sites de Pincevent, Étiolles ou Verberie et datant de 15 000 ans. Les grottes, en effet, n’ont été que des abris occasionnels, ou des sanctuaires quand elles portent des peintures ou des gravures. L’appellation d’« hommes des cavernes » n’a tenu qu’aux premières découvertes, ces lieux étant plus aisés à repérer que les campements traditionnels de plein air.

photographie : Figurine dogū, fin de la période Jōmon (Japon)

Figurine dogū, fin de la période Jōmon (Japon)

Les sculptures en argile de type dogū constituent un des plus importants vestiges de la période Jōmon, présente au Japon au cours des dix derniers millénaires avant notre ère. Ces figurines sont d'une très grande diversité de forme et se schématisent pour se revêtir d'un décor de... 

Afficher

On distingue parfois les « chasseurs-cueilleurs », au sens strict, des « chasseurs-collecteurs ». Les premiers sont caractérisés par le fait que l’ensemble d’un groupe se déplace au gré des ressources saisonnières, ainsi les Magdaléniens du Bassin parisien et, à date récente, les Bushmen ou San du sud de l’Afrique ou encore certains Amérindiens d’Amazonie, pratiquant ainsi une « mobilité résidentielle ». Chez les seconds, au contraire, seule une partie du groupe quitte son implantation permanente pour des expéditions précises – la chasse aux cétacés ou aux caribous chez les Inuits, par exemple –, pratiquant dans ce cas une « mobilité logistique » ponctuelle. On tend aussi à distinguer les chasseurs-cueilleurs sans richesses, plutôt nomades, et les chasseurs-cueilleurs plutôt sédentaires et capables de stocker. L’exemple classique est celui des Amérindiens de la côte nord-ouest du Pacifique, comme les Tlingits ou les Haïdas, connus par leurs grands mâts-totems sculptés. Les ressources aquatiques (poissons, coquillages, mammifères marins) et sylvestres (glands, marrons), sans compter la chasse, leur permettaient de stocker (à condition que viandes et poissons puissent être traités et séchés). Ces sociétés, guerrières et hiérarchisées, possédaient même des esclaves. On peut les rapprocher, pour les périodes anciennes, des sociétés de la période Jōmon au Japon, dans les dix derniers millénaires avant notre ère, également sédentaires et inégalitaires, avec de grands villages et même de hautes tours de bois. D’autres sociétés sédentaires anciennes, toujours liées à des ressources aquatiques mais moins spectaculaires, sont aussi connues le long des grands fleuves de Sibérie, d’Ukraine, ou du Danube, ou encore en Scandinavie. Beaucoup d’entre elles fabriquaient des poteries, objets dont on attribue souvent à tort l’invention aux premières sociétés agricoles néolithiques.

Les organisations sociales

La variété de ces sociétés implique des organisations tout aussi variées. L’ethnographie montre que même les communautés les plus simples ont des leaders, mais que ceux-ci ont au moins autant de devoirs que de droits et qu’il existe des mécanismes de résistance au pouvoir, comme l’a avancé Pierre Clastres à propos des Amérindiens d’Amazonie. Ainsi, le « chef » doit consolider son prestige en redistribuant régulièrement les biens acquis, tandis que le partage de la nourriture entre l’ensemble des membres du groupe est en général la règle.

Pour les sociétés du Paléolithique, on a beaucoup glosé sur une tombe de Sungir en Russie, où le défunt était revêtu de milliers de perles d’ivoire de mammouth, tout en objectant que le temps de réalisation n’avait pas le même sens que pour nos sociétés industrielles. De fait, dans un sens pour ainsi dire libertaire, l’anthropologue étatsunien Marshall Sahlins a soutenu que les communautés de chasseurs-cueilleurs étaient les seules sociétés d’abondance de l’histoire humaine si l’on définit ce terme, non de manière absolue, mais relative : contrairement aux sociétés agricoles ou industrielles, la plupart de leurs membres ne travaillent que trois ou quatre heures par jour pour acquérir leur nourriture et bénéficient donc d’un bien meilleur profit rapporté au coût en temps et en énergie nécessaire à la satisfaction de leurs besoin.

La question de la domination masculine fait l’objet de débats. Si celle-ci est effective, quoique à des degrés divers, dans toutes les sociétés observées par l’ethnographie ou l’histoire, la présence de statuettes principalement féminines a pu suggérer dès le xixe siècle que le pouvoir politique aurait à l’origine appartenu aux femmes, à l’exclusion des hommes. Échafaudée par l’érudit suisse Johann Jakob Bachofen dans son Droit maternel (1861), reprise dans les années 1970 par l’archéologue lituano-américaine Marija Gimbutas avec le soutien de mouvements féministes, cette hypothèse ne repose cependant sur rien de concret. D’autant que beaucoup de mythes des origines, d’Ève à Pandore, évoquent eux aussi, pour justifier la domination masculine, un passé lointain où les femmes auraient exercé le pouvoir mais en auraient fait un tel mauvais usage que les hommes auraient dû le leur reprendre…

Division du travail et innovations

Les mêmes débats portent sur la division sexuelle du travail. Les observations ethnographiques montrent qu’à de très rares exceptions près la chasse est pratiquée par les hommes, et la cueillette par les femmes. Ces dernières, normalement, ne font pas couler le sang, ce que l’anthropologue Alain Testart a mis en relation avec les tabous et interdits portant sur le sang menstruel. Cette répartition est donc en partie culturelle, sinon idéologique, alors même que la chasse, bien plus valorisée, n’apporte en réalité qu’un tiers des besoins en protéine, contre deux tiers pour la cueillette, plus humble et pénible. Cette valorisation a été également le fait des archéologues eux-mêmes. Un colloque tenu en 1966, Man the Hunter (« L’homme chasseur »), a certainement marqué une date dans les débats sur ce sujet, et a suscité par la suite des critiques, appelant également à porter l’attention sur le rôle des femmes dans ces sociétés en général, et dans l’acquisition alimentaire en particulier. Aussi a-t-on invoqué en symétrie Woman the Gatherer (« la femme collectrice »).

En 2020, une étude étatsunienne a cependant avancé qu’un tiers des tombes préhistoriques retrouvées dans les deux Amériques et qui contenaient des objets liés à la chasse étaient en fait des tombes féminines. Il s’agit cependant de statistiques très réduites, puisqu’elles ne portent que sur une trentaine de tombes et que les objets considérés comme liés à la chasse sont pour l’essentiel des « pierres-bannières » qui, pour certains archéologues, servaient à lester les propulseurs destinés à lancer les javelots – une interprétation qui reste fortement contestée.

Dans les dernières dizaines de millénaires, sapiens met au point un certain nombre d’armes de jet, dont l’utilisation varie selon les continents. L’arc semble avoir au moins 20 000 ans, mais n’est pas répandu partout. Le propulseur apparaît à peu près au même moment et permet de multiplier par trois la force du lancer du javelot ; il est attesté également en Amérique et en Australie – ce dernier continent connaissant aussi le boomerang. Citons, à côté du javelot (lancé à la main ou au moyen du propulseur), le harpon ou encore la sarbacane, les chasses pouvant être individuelles ou collectives. Par ailleurs, des fosses servant à piéger le gibier ont été découvertes dans différentes parties du monde, parfois organisées en un « V » vers lequel il était rabattu. La chasse bénéficie aussi de la coopération des chiens, domestiqués à partir des loups il y a 20 000 ans environ, ou même plus tôt, en Eurasie ainsi qu’en Amérique du Nord. Il s’agit là de la première domestication animale connue, avant tout autre type d’élevage.

Si les outils de cueillette sont souvent moins étudiés, ils peuvent être identifiés par les traces d’usure laissées sur les lames de pierre, dans le cas des faucilles par exemple. Des meules de pierre servaient à broyer les plantes, par va-et-vient ou par percussion. Il est à noter que ces instruments seront repris tels quels lorsque l’on passera à l’agriculture. Mais on ne connaît bien que les outils en pierre, en os ou en bois de cervidés. Or l’ethnographie nous montre aussi des outils entièrement fabriqués en bois, comme les boomerangs ou les bâtons à fouir, qui ne laisseront donc, à moins de se trouver en milieu très sec ou très humide, aucune trace archéologique.

Les armes de chasse ont pu être utilisées par les chasseurs-cueilleurs pour la guerre qui, elle aussi, a fait l’objet de débats, tant pour les sociétés préhistoriques que pour celles les sociétés traditionnelles que rencontra coloniale de l’Occident. De manière cyclique, mais également en rapport avec des positions personnelles, les uns ont décrit ces sociétés comme fondamentalement violentes (qu’on pense au célèbre roman de Rosny aîné, La Guerre du feu, publié en 1909), ou au contraire plutôt pacifiques, reprenant à leur compte l’opposition classique entre Thomas Hobbes et Jean-Jacques Rousseau sur l’homme « à l’état de nature ». Si la violence entre mâles est attestée chez les primates, elle est présente de manière assez minoritaire chez les sapiens du Paléolithique. Dans le djebel Sahaba, au Soudan, les défunts d’une nécropole datée vers 11 000 ans avant notre ère portent néanmoins la trace de conflits répétés, comme à Nataruk au Kenya, vers – 8 000. Mais cette violence ne se généralisera vraiment qu’au Néolithique, quand apparaissent la fortification des villages et la création d’armes ad hoc. Dans les observations ethnographiques, la fréquence de la guerre semble varier suivant les régions et relever souvent de la vendetta, d’autant qu’elle ne met aux prises que quelques dizaines de combattants. En outre, elle se termine en général par des compensations destinées à rétablir la paix. Chez les Aborigènes australiens, où la guerre est endémique, ses causes principales tiennent soit à des vengeances, soit à l’enlèvement de femmes, comme l’Antiquité gréco-romaine en atteste également.

Du matériel à l’idéel

photographie : Tassili n’Ajjer (Sahara algérien)

Tassili n’Ajjer (Sahara algérien)

L'art rupestre saharien, comme ici à Tassili n'Ajjer, permet de documenter comment des sociétés encore nomades mais déjà pastorales vont connaître un essor qui les fera succéder aux premiers groupes de chasseurs-cueilleurs. Peinture rupestre représentant une scène de chasse, Tassili... 

Afficher

Les croyances des chasseurs-cueilleurs et leurs rapports au surnaturel sont évidemment fort variés. On a vu que, dès les Néandertaliens, des pratiques qui ne relevaient pas d’une simple démarche utilitaire avaient pu être remarquées. Chez les Homo sapiens du Paléolithique supérieur, les peintures ou gravures rupestres, attestées de l’Indonésie à l’Europe occidentale, mais aussi en Inde, en Afrique ou dans les Amériques, sont généralement considérées comme des expressions de type mythologique, même si des interprétations plus précises peuvent diverger fondamentalement, entre une opposition masculin-féminin (chez A. Leroi-Gourhan), un chamanisme quelque peu flou (J. Clottes et D. Lewis-Williams) ou du totémisme (A. Testart), entre autres. Que les représentations portent pour l’essentiel sur des animaux peut suggérer que ces chasseurs-cueilleurs se pensaient à travers eux, voire comme une espèce animale parmi d’autres, en contraste avec le rapport de domination sur la nature qui caractérisera les sociétés néolithiques. On sait aussi que les chasseurs demandent en général la permission de tuer aux esprits des animaux, et les en remercient.

Si de telles peintures désignent leurs lieux, grottes ou roches de plein air comme de probables localités cérémonielles, l’ethnographie indique que les pratiques rituelles ne laissent pas nécessairement de traces reconnaissables. On considère néanmoins les constructions circulaires mégalithiques de Göbekli Tepe, dans le sud de la Turquie, remontant à environ 9 500 avant notre ère, juste au moment de l’émergence du Néolithique, comme les « premiers temples » de l’humanité. Il existe un peu plus tard en Amérique du Nord de vastes tertres de terre, circulaires ou en forme d’animaux, dus à des chasseurs-cueilleurs, sans compter les grands mâts-totems déjà mentionnés.

Les pratiques funéraires sont un autre moyen d’appréhender les croyances. Attestées dès les Néandertaliens et sans doute aussi chez les derniers erectus et chez Homo naledi, elles se généralisent chez sapiens. Néanmoins, le creusement de tombes n’est pas la seule pratique attestée, et certaines peuvent ne laisser aucune trace, comme l’incinération, la dessiccation à l’air libre ou le dépôt dans des cours d’eau. Le cannibalisme, qui est normalement une pratique rituelle et non directement alimentaire, qu’il s’agisse d’ingérer la chair des siens ou au contraire de ses ennemis, est également attesté dès les derniers erectus et les Néandertaliens, mais aussi pas maintes observations ethnographiques. Il ne devient proscrit que dans la plupart des sociétés étatiques.

Transitions, échanges et ruptures

La transition vers l’agriculture a coïncidé avec la fin de la dernière glaciation, il y a environ 12 000 ans, à l’époque où l’humanité comptait moins de 2 millions d’individus sur Terre. Si elle n’a concerné au début qu’un petit nombre de sociétés, l’avantage qu’elle leur a apporté en termes de démographie leur a permis de croître de manière exponentielle, en repoussant, exterminant ou absorbant les autres.

Il ne faut cependant pas se représenter ladite « révolution néolithique » comme une rupture brutale et définitive. La domestication animale, dont celle du chien, comme on l’a vu, était déjà connue de chasseurs-cueilleurs, dont certains ont aussi procédé à date récente à l’apprivoisement de jeunes animaux sauvages. D’autres peuvent pratiquer une petite horticulture d’appoint, comme en Amazonie ou dans la culture Jōmon au Japon. En Australie, l’incendie de prairies naturelles pour favoriser la repousse de certaines plantes, également pratiqué en Amérique du Nord, ou l’aménagement de cours d’eau en viviers naturels, constituent autant de formes intermédiaires de rapport à la nature. Outre les pratiques sédentaires de certains chasseurs-cueilleurs, en relation avec des ressources aquatiques, déjà évoquées, mentionnons aussi les inventions techniques qui ont précédé le Néolithique et que celui-ci a reprises, comme la poterie, les outils de mouture permettant de broyer les matières végétales, ou encore le polissage des haches. Enfin, des interactions entre chasseurs-cueilleurs et agriculteurs sont attestées aussi bien avec la culture scandinave de Ertebølle, au Vmillénaire avant notre ère, que chez les Amérindiens des Plaines échangeant la viande de bison contre le maïs de leurs voisins méridionaux, ou encore dans les relations entre agriculteurs bantous et chasseurs pygmées.

photographie : Les San, un peuple nomade

Les San, un peuple nomade

Les San ou Bushmen (« hommes du bush ») représentent un des derniers peuples de chasseurs-cueilleurs d'Afrique australe avec les Pygmées. Ils étaient répandus jadis en très grand nombre dans tout le sud de l'Afrique, spécialement dans les régions giboyeuses et bien irriguées, avant... 

Afficher

Il reste que ce sont bien les agriculteurs de nos sociétés qui l’ont finalement emporté, repoussant les derniers chasseurs-cueilleurs dans les lieux les plus inhospitaliers du globe, avant leur disparition définitive. De nos jours, il ne subsiste plus guère de lieux sauvages, les derniers étant soigneusement réglementés dans le cadre de réserves naturelles où les animaux sont dûment décomptés, soignés ou « prélevés ». La pêche industrielle reste néanmoins une activité de type « paléolithique », même si les « fermes » à poissons se multiplient en mer. Et plus généralement, pour reprendre la citation d’André Leroi-Gourhan, notre mode de vie industrielle reste une prédation à très grande échelle.

—  Jean-Paul DEMOULE

Bibliographie

S. Archambault de Beaune dir., Chasseurs-cueilleurs : Comment vivaient nos ancêtres du Paléolithique supérieur, coll. « Biblis », CNRS, Paris, 2007

M. G. Bicchieri dir., Hunters and Gatherers Today, ‎ Holt McDougal, New York, 1972 ; rééd. Waveland Press, 1988

P. Clastres, La Société contre l’État : recherches d’anthropologie politique, Éditions de Minuit, Paris, 1974

J. Clottes & D. Lewis-Williams, Les Chamanes de la préhistoire, Seuil, Paris, 1996 ; rééd. « Texte intégral, polémiques et réponses », coll. Points, Seuil, 2015

V. Cummings, P. Jordan & M. Zvelebil dir., The Oxford Handbook of the Archaeology and Anthropology of Hunter-Gatherers, Oxford University Press, 2014

F. Dahlberg dir., Woman the Gatherer, Yale University Press, 1981

C. Darmangeat, Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était. Aux origines de l'oppression des femmes. Une histoire de famille, Smolny, Toulouse, 2012 ; « Les femmes et la chasse au Paléolithique : une récente découverte bouleverse-t-elle la science ? », blog La Hutte des classes, 2020 (http://cdarmangeat.blogspot.com/2020/11/les-femmes-et-la-chasse-au.html) ; Justice et guerre en Australie aborigène, Smolny, Toulouse, 2021

J.-P. Demoule, « Le retour du matriarcat (préhistorique) ? », AOC, 2021 (https://aoc.media/analyse/2021/03/04/le-retour-du-matriarcat-prehistorique/)

J.-P. Demoule, D. Garcia & A. Schnapp dir., Une histoire des civilisations. Comment l’archéologie bouleverse nos connaissances, La Découverte-INRAP, Paris, 2018

C. Fritz dir., L’Art de la préhistoire, Citadelles & Mazenod, Paris, 2017

E. Guy, Ce que l’art préhistorique dit de nos origines, coll. « Au fil de l’histoire », Flammarion, Paris, 2017

R. Haas, J. Watson, T. Buonasera et al., « Female Hunters of the Early America », in Science Advances, vol. 6, no 45 (doi : 10.1126/sciadv.abd0310)

B. Hayden, L’Homme et l’inégalité. L’invention de la hiérarchie durant la Préhistoire, CNRS, Paris, 2008

L. Keeley, Les Guerres préhistoriques, Éd. du Rocher, Paris, 2002

R. B. Lee & R. H. Daly dir., The Cambridge Encyclopedia of Hunters and Gatherers, Cambridge University Press, 1999

R. B. Lee & I. Devore dir., Man the Hunter. The First Intensive Survey of a Single, Crucial Stage of Human Development. Man’s Once Universal Hunting Way of Life, Aldine, Chicago, 1968

P. Lemonnier, Guerres et festins. Paix, échanges et compétitions dans les Highlands de Nouvelle-Guinée, Maison des sciences de l’homme, Paris, 1995

A. Leroi-Gourhan, Le Geste et la parole, Albin Michel, Paris, 1964 ; Préhistoire de l’art occidental, Mazenod, Paris, 1964

T. Perrin, « Nomades ou sédentaires : les multiples voies des chasseurs-cueilleurs », in J.-P. Demoule, D. Garcia & A. Schnapp dir., Une histoire des civilisations. Comment l’archéologie bouleverse nos connaissances, La Découverte-INRAP, Paris, 2018

M. Patou-Mathis, Préhistoire de la violence et de la guerre, Odile Jacob, Paris, 2013

M. Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance. L’économie des sociétés primitives, Gallimard, Paris, 1976

N. Schlanger & A.-C. Taylor dir., La Préhistoire des autres. Perspectives archéologiques et anthropologiques, La Découverte-INRAP, Paris, 2012

E. R. Service, The Hunters, Prentice Hall, Englewood Cliffs, 1966

A. TestartLes Chasseurs-cueilleurs ou l'Origine des inégalités, Société d'ethnographie (université Paris X-Nanterre), Paris, 1982 ; Avant l'histoire. L'évolution des sociétés, de Lascaux à Carnac, Gallimard, Paris, 2012 ; L’amazone et la cuisinière. Anthropologie de la division sexuelle du travail, Gallimard, Paris, 2014 ; Art et religion de Chauvet à Lascaux, Gallimard, 2016.

Écrit par :

  • : professeur émérite à l'université Paris-I-Panthéon-Sorbonne et à l'Institut universitaire de France

Classification

Voir aussi

Pour citer l’article

Jean-Paul DEMOULE, « CHASSEURS-CUEILLEURS (archéologie) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/chasseurs-cueilleurs-archeologie/