LATOUR BRUNO (1947-2022)

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Fondée à Beaune voici plus de deux siècles, la maison Latour figure parmi les négociants-éleveurs les plus réputés de Bourgogne. C'est là, au sein d'une famille typique de la bourgeoisie provinciale, que Bruno Latour a vu le jour le 22 juin 1947.

Ce philosophe de formation, reconnu internationalement pour ses écrits en anthropologie et en sociologie des sciences, a suivi un itinéraire dont l'inspiration non conformiste n'a pas été sans effet sur sa pratique de sociologue. Agrégé de philosophie, Bruno Latour s'en va poursuivre à Abidjan (Côte d'Ivoire), dans un laboratoire de l'ORSTOM, ses études en anthropologie. Sa première enquête de terrain porte sur l'ivoirisation des cadres au sein des usines installées autour de la capitale ivoirienne d'alors, une recherche qu'il mène parallèlement à une thèse de troisième cycle sur l'exégèse biblique des textes relatifs à la résurrection. Le jeune chercheur non seulement se nourrit d'anthropologie, de théologie, de philosophie, mais s'ouvre aussi aux méthodes d'investigation empirique des sciences sociales. Comme il l'écrira dans un article en 2001, son projet intellectuel vise à saisir les racines de l'impérialisme en développant « une anthropologie comparée des formes centrales, occidentales, „blanches“, de vérité indiscutable », en appliquant aux sociétés du « centre » les outils que les anthropologues utilisent pour l'étude des sociétés « périphériques ». Le projet scientifique de Latour s'avère inséparable d'un projet plus politique, celui de trouver une alternative à la pensée moderniste. On comprend mieux alors la particularité d'une production intellectuelle à la fois énorme, thématiquement diversifiée et adressée à des auditoires très différents.

Si la plupart de ses écrits portent sur l'anthropologie des sciences et des techniques, d'autres sont plus clairement ancrés en philosophie, d'autres parlent d'art, des rapports de l'homme à la nature, des régimes d'énonciation en science et en religion. Une impression de foisonnement brillant, mais qui peut déconcerter, se dégage de tout cela. Cependant, une inflexion est repérable : le milieu des années 1990 paraît marquer la naissance d'une volonté de « légiférer » plus librement dans le domaine de la théorie sociologique et de la politique.

Pour autant, la renommée internationale dont jouit Bruno Latour et dont attestent les nombreuses distinctions qu'il a obtenues – prix Bernal décerné par la Society for Social Studies of Science (1992), prix Holberg (2013), doctorats Honoris Causa, décernés par les universités de Lund (1996) et de Lausanne (2006) – sont plus étroitement liés à ses travaux sur le travail scientifique et l'innovation technique. Cette réputation internationale n’est sans doute pas étrangère à sa nomination au poste de directeur scientifique et directeur adjoint de Sciences Po en 2007. En collaboration avec le sociologue Michel Callon, comme lui-même enseignant à l'École des mines de Paris, Latour est à l'origine d'une profonde évolution du champ des études sociales de la science, non seulement en France, mais également sur le plan international.

Lorsque Latour publie Laboratory Life en 1979, la sociologie des sciences ne constitue pas un domaine de recherche florissant en France alors qu'aux États-Unis, sous l'impulsion de Robert K. Merton, la science est, depuis les années 1940, l'objet d'investigations sociologiques nombreuses portant essentiellement sur la réalité des disciplines et l'existence de processus de stratification dans les communautés scientifiques. Au milieu des années 1970, l'hégémonie de l'école mertonienne commence à être remise en cause par des sociologues britanniques, notamment D. Bloor et B. Barnes, dont le propos est de développer une sociologie de la connaissance scientifique et non exclusivement une sociologie de l'institutionnalisation des sciences. Latour est un héritier critique de ce courant. Ses travaux font la part belle à l'analyse des pratiques discursives dans la science, mais aussi à l'étude des modes de production des images. Prenant le contre-pied des thèses de l'épistémologie classique, Latour considère qu'un énoncé scientifique est tenu pour vrai parce qu'il tient dans le temps. L'essentiel du travail scientifique ne consiste pas à administrer la preuve, mais à mener une démonstra [...]

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Pour citer l’article

Pascal RAGOUET, « LATOUR BRUNO - (1947-2022) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 24 janvier 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/bruno-latour/