BEAUTÉ, MORALE ET VOLUPTÉ DANS L'ANGLETERRE D'OSCAR WILDE (exposition)

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Après le Victoria and Albert Museum de Londres (2 avril-17 juillet 2011), le musée d'Orsay (12 septembre 2011-15 janvier 2012), puis le Legion of Honor San Francisco (18 février-17 juin 2012), l'exposition consacrée à l'Aesthetic Movement a permis de mettre en lumière un mouvement artistique peu connu en France. Cette nouvelle esthétique, qui se développa de 1860 à 1900 dans l'Angleterre victorienne, s'étendit à tous les domaines artistiques, revendiquant pour les arts appliqués le même idéal de beauté que pour les beaux-arts, ce qui consistait une véritable révolution.

Sainte Cécile, J.W. Waterhouse

Photographie : Sainte Cécile, J.W. Waterhouse

John William Waterhouse, Sainte Cécile, 1895. Huile sur toile, 123,2 cm × 200,7 cm. Collection particulière. Le poème Le Palais de l'art d'Alfred Tennyson a inspiré cette œuvre au peintre : « Dans une ville claire aux remparts sur la mer/ Près des orgues dorées, sa longue chevelure/... 

Crédits : The Bridgeman Art Library/ Christie's Images

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Dans les années 1860, un petit groupe, rassemblant peintres et poètes, décorateurs et artisans anglais, prône le culte de la beauté et le rejet des œuvres porteuses d'un discours moralisateur ou didactique. Leur mot d'ordre est « l'art pour l'art », formule héritée de Théophile Gautier. Ces esthètes ne sont pas réunis par une théorie précise mais par un goût commun de la provocation, une volonté commune d'échapper aux rigidités morales de la société bourgeoise, de se libérer des conventions académiques et du matérialisme de l'âge industriel. Oscar Wilde, porte-parole de l'Aesthetic Movement et figure sulfureuse de l'époque, est le fil conducteur de l'exposition ; ses aphorismes, inscrits sur les murs des salles, en rythment le parcours. Cet ensemble, où sont juxtaposées les différentes formes d'art, s'ouvre avec L'Adoration des mages (1904) aux couleurs éclatantes, une tapisserie tissée d'après les dessins d'Edward Burne-Jones par la compagnie fondée par William Morris. Un coloris somptueux, une des caractéristiques du mouvement, des toiles aux couleurs vives illuminent la dernière salle de l'exposition avec les drapés orangés des trois figures féminines de Solstice d'été (1887) d'Albert Moore et le rouge vermillon de la robe de Faustine (1904) de Maxwell Armfield.

L'exposition retrace les étapes de l'histoire de l'Aesthetic Movement. Dans un premier temps le mouvement est limité à un cercle restreint d'artistes et de poètes. William Morris, la figure centrale de l'Aesthetic Movement et l'un des pères du mouvement dans le domaine des arts décoratifs, prône la nécessité du Beau jusque dans les objets de la vie quotidienne. Visitant l'Exposition universelle de Londres en 1851, il avait été surpris par la laideur des objets présentés, conséquence, selon lui, de la révolution industrielle qui privilégiait le profit au détriment de la qualité. Socialiste utopique engagé, il entendait redonner de la noblesse au travail des ouvriers, les soustraire aux objectifs de rapidité et de rentabilité. Créateur et homme d'affaires, il fonde, en 1861, sa propre entreprise d'artisans d'art avec l'architecte Philip Webb et les peintres Burne-Jones, Ford Madox Brown et Dante Gabriel Rossetti. Ce dernier avait été, en 1848, un des fondateurs de la Confrérie préraphaélite, première tentative de libérer l'art des codes académiques.

Au début des années 1870, cette « révolution » esthétique prend de l'ampleur en s'emparant de tous les secteurs des arts décoratifs. Les artistes se libèrent de l'unité de style et cherchent leurs sources ornementales dans des époques et des pays variés (Grèce, Japon). La diversité des inspirations et des matériaux est illustrée dans l'exposition par la juxtaposition de très belles pièces qui allient l'élégance formelle et le raffinement des matériaux, comme la simple chaise cannée d'Edward William Godwin ou l'opulent fauteuil rembourré avec placages et incrustations de divers bois (vers 1884) de Lawrence Alma-Tadema. Les objets les plus usuels sont d'un raffinement extrême, en particulier ceux créés par Christopher Dresser qui recherche des lignes de plus en plus épurées jusqu'à son étonnante Théière Diamant (1879), en argent et nickel, dont la forme « cubique » annonce le design du xxe siècle. Les peintres, Whistler en particulier, conçoivent des œuvres qui privilégient les harmonies formelles et colorées de manière à s'intégrer dans la décoration d'intérieurs au luxe raffiné, comme la salle à manger de la demeure de Frederick Leyland. D'élégantes maisons sont ainsi construites où les objets et le mobilier sont considérés comme des œuvres d'art participant à la beauté de l'ensemble. Ce nouveau mode de vie fait également évoluer les canons féminins : le corset est rejeté, les drapés des robes deviennent plus fluides, apportant plus de liberté au corps. La femme occupe désormais une place centrale dans ces nouveaux intérieurs. Des guildes et compagnies diffusent des objets, tissus et papiers peints ; des manuels de décoration et des catalogues commerciaux circulent au sein d'une clientèle aisée qui se passionne pour la décoration d'intérieur. Parmi ces « belles » maisons construites dans les années 1870-1880, celle qui fut bâtie pour Frederick Lehmann, décorée de frises de paons par Albert Moore, est caractéristique de ce mouvement.

À partir des années 1880 s'amorce un lent déclin. Une nouvelle génération d'artistes tente de faire perdurer les idéaux du mouvement, mais avec trop d'affectation ; les peintres font preuve d'une sensibilité extrême, décadente. Par ailleurs, le mouvement est de plus en plus contesté, voire dénoncé comme une source d'immoralité. Le procès d'Oscar Wilde pour homosexualité en 1895 achève de discréditer cette avant-garde anglaise. Aussi, en rassemblant pour la première fois des peintures emblématiques de l'Aesthetic Movement (les Nocturnes et portraits de Whistler, Le Bain de Psyché de Lord Leighton), de magnifiques objets judicieusement choisis, des meubles, des tentures et des papiers peints, des vêtements et bijoux, cette exposition fait figure d'événement.

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Écrit par :

  • : docteur, H.D.R. du C.N.R.S. au laboratoire de recherche en histoire de l'art du Centre André Chastel

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Marie-Claude CHAUDONNERET, « BEAUTÉ, MORALE ET VOLUPTÉ DANS L'ANGLETERRE D'OSCAR WILDE (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/beaute-morale-et-volupte-dans-l-angleterre-d-oscar-wilde-exposition/