ART (Aspects culturels)La consommation culturelle

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La disposition esthétique comme institution historique

L'« œil » est un produit de l'histoire reproduit par l'éducation. Il en est ainsi du mode de perception artistique qui s'impose aujourd'hui comme légitime, c'est-à-dire la disposition esthétique comme capacité de considérer en elles-mêmes et pour elles-mêmes, dans leur forme et non dans leur fonction, non seulement les œuvres désignées pour une telle appréhension, c'est-à-dire les œuvres d'art légitimes, mais toutes les choses du monde, qu'il s'agisse des œuvres culturelles qui ne sont pas encore consacrées – comme, en un temps, les arts primitifs ou, aujourd'hui, la photographie populaire ou le kitsch – ou des objets naturels. Le regard « pur » est une invention historique qui est corrélative de l'apparition d'un champ de production artistique autonome, c'est-à-dire capable d'imposer ses propres normes tant dans la production que dans la consommation de ses produits. Un art qui, comme toute la peinture post-impressionniste par exemple, est le produit d'une intention artistique affirmant le primat du mode de représentation sur l'objet de la représentation, exige catégoriquement une attention exclusive à la forme que l'art antérieur n'exigeait que conditionnellement. L'ambition démiurgique de l'artiste, capable d'appliquer à un objet quelconque l'intention pure d'une recherche esthétique qui est à elle-même sa fin, appelle l'infinie disponibilité de l'esthète capable d'appréhender esthétiquement n'importe quel objet, produit ou non selon une intention esthétique.

Objet kitsch

Photographie : Objet kitsch

Art de masse, le kitsch joue sur la saturation des signes, en privilégiant les catégories du «joli» et de l'émotionnel. 

Crédits : A. Dagli Orti/ De Agostini/ Getty Images

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L'intention pure de l'artiste est celle d'un producteur qui se veut autonome, c'est-à-dire entièrement maître de son produit, de sa forme et de sa fonction ou même de son sens ; qui tend à récuser non seulement les « programmes » imposés a priori par les clercs et les lettrés mais aussi, avec la vieille hiérarchie du faire et du dire, de la pratique et du discours théorique, les interprétations surimposées a posteriori sur son œuvre (la production d'une « œuvre ouverte », intrinsèquement et délibérément polysémique, peut être ainsi comprise comme le dernier stade de la conquête de l'autonomie artistique par les poètes et, sans doute à leur image, par les peintres, longtemps tributaires des écrivains et de leur travail de « faire-voir » et de « faire valoir »). Affirmer l'autonomie de la production, c'est conférer la primauté à ce dont l'artiste est maître, c'est-à-dire la forme, la manière, le style, par rapport au « sujet », référent extérieur, par où s'introduit la subordination à des fonctions – s'agirait-il de la plus élémentaire, celle de représenter, de signifier, de dire quelque chose. C'est du même coup refuser de reconnaître aucune autre nécessité que celle qui se trouve inscrite dans la tradition propre de la discipline artistique considérée ; c'est passer d'un art qui imite la nature, à un art qui imite l'art, trouvant dans son histoire propre le principe exclusif de ses recherches et de ses ruptures mêmes avec la tradition. On comprend qu'un art qui enferme toujours davantage la référence à sa propre histoire appelle un regard historique ; il demande à être référé non à ce référent extérieur qu'est la « réalité » représentée ou désignée mais à l'univers des œuvres d'art du passé et du présent. De même que la production artistique en tant qu'elle s'engendre dans un champ, la perception esthétique, en tant qu'elle est différentielle, relationnelle, attentive aux écarts qui font les styles, est nécessairement historique : comme le peintre dit « naïf » qui, étant extérieur au champ et à ses traditions propres, reste extérieur à l'histoire propre de l'art considéré, le spectateur « naïf » ne peut accéder à une perception spécifique d'œuvres d'art qui n'ont de sens ou mieux de valeur que par référence à l'histoire spécifique d'une tradition artistique (que l'on pense par exemple aux toiles monochromes d'Yves Klein). La disposition esthétique qu'appellent les productions d'un champ de production parvenu à un haut degré d'autonomie est indissociable d'une compétence culturelle spécifique : cette culture historique fonctionne comme un principe de pertinence qui permet de repérer, parmi les éléments proposés au regard, tous les traits distinctifs (par exemple une manière particulière de traiter les feuilles ou les nuages) et ceux-là seulement, en les référant, plus ou moins consciemment, à l'univers des possibilités substituables. Acquise pour l'essentiel par la simple fréquentation des œuvres, c'est-à-dire par un apprentissage implicite analogue à celui qui permet de reconnaître, sans règles ni critères explicites, des visages de connaissance, cette maîtrise, qui reste le plus souvent à l'état pratique, permet de repérer des styles, c'est-à-dire des modes d'expression caractéristiques d'une époque, d'une civilisation ou d'une école, sans que soient clairement distingués et explicitement énoncés les traits qui font l'originalité de chacun d'eux. Tout semble indiquer que, même chez les professionnels de l'attribution, les critères qui définissent les propriétés stylistiques des œuvres témoins sur lesquelles s'appuient tous les jugements restent le plus souvent à l'état implicite.

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La Résurrection, M. Grünewald

La Résurrection, M. Grünewald
Crédits : Erich Lessing/ AKG

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Objet kitsch

Objet kitsch
Crédits : A. Dagli Orti/ De Agostini/ Getty Images

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Écrit par :

  • : directeur d'études, École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Pierre BOURDIEU, « ART (Aspects culturels) - La consommation culturelle », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/art-aspects-culturels-la-consommation-culturelle/