CLASSIQUE ARCHITECTURE

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Atticisme classique et libertinage baroque

Au milieu du xviie siècle se noue en effet une querelle autour de l'imitation. Pour les uns, l'architecture ne doit s'inspirer que de quelques bons modèles, qu'on ne saurait dépasser ; pour d'autres, la variété de l'architecture antique est provocation à l'invention, et l'on ne saurait être de simples copistes.

Dans la préface de son Parallèle de l'architecture antique et moderne, comparaison systématique des règles des dix principaux auteurs qui ont traité des ordres et de quelques édifices antiques les plus remarquables, ouvrage publié en 1650 par l'Imprimerie royale, Fréart de Chambray affirme très fortement cette idée que les monuments antiques sont des modèles insurpassables : « Pour étudier les ordres, les meilleurs livres que nous ayons sur cette matière ce sont les ouvrages de ces vieux maîtres qu'on voit aujourd'hui encore en pied, la beauté desquels est si véritable et si universellement reconnue qu'il y a près de deux mille ans que tout le monde l'admire. C'est là qu'il faut aller faire ces études pour accoutumer les yeux et conformer l'imagination des jeunes gens aux idées de ces excellents esprits [...]. » Les architectes modernes doivent se mettre à la bonne école des édifices antiques, parmi lesquels il convient de faire une élection judicieuse : « Ce ne sont pas que tous les antiques soient indifféremment à imiter, au contraire il y en a peu de bons et grand nombre d'autres », et Fréart recommande « de suivre précisément les modénatures et les proportions des édifices antiques qui ont le consentement et l'approbation universelle de ceux de la profession, comme à Rome le théâtre de Marcellus, le temple de la Rotonde, les trois colonnes près le Capitole, et quelques autres semblables ».

Pour d'autres au contraire, il convient non d'imiter, mais d'inventer, et la variété de l'architecture antique est une provocation à l'invention : « Avec quelle variété les Anciens ont-ils traité l'architecture ! », s'écrie Borromini, qui déclare n'être pas né pour être un « copiste ».

Son architecture « irrégulière » est dénoncée comme libertine ou hérétique par ses contemporains. « Ils veulent, écrit Fréart en pensant sans doute à lui et à ses émules, tout composer à leur fantaisie et pensent que l'imitation est un travail d'apprentis, que pour être maître il faut nécessairement produire quelque nouveauté. Pauvres gens qu'ils sont de croire qu'en fantastiquant une espèce de corniche particulière ou telle autre chose ils aient fait un ordre nouveau, comme si le Panthéon, ce merveilleux et incomparable édifice qu'on voit encore aujourd'hui à Rome, n'était pas une invention de celui qui l'a bâti, parce qu'il n'a rien changé à l'ordre corinthien dont il est entièrement composé. » Face à ces nouveautés extravagantes, les Français affirment leur originalité : « Nous aurons cet avantage sur les Italiens, écrit Daviler en 1691 dans son Cours d'architecture, que notre architecture traitée avec toute la simplicité majestueuse qui lui convient imitera les ouvrages si respectables des Anciens, tandis que la leur par la bizarrerie de ses ornements s'en éloigne tellement tous les jours qu'elle en devient méconnaissable. »

Il est tentant de reprendre les deux qualificatifs de classique et de baroque pour désigner les tenants antagonistes de ce conflit, d'autant que l'architecture de Borromini et de Guarini est qualifiée au xviiie siècle par Milizia de « baroque », au sens premier du mot, c'est-à-dire « le comble du bizarre ». Mais si les Français, et notamment le petit groupe de doctrinaires animés par Fréart de Chambray et ses amis, jouent un rôle décisif dans ce débat, on ne saurait opposer sans nuances un classicisme français et un baroque italien : Bernin dénonce lui aussi l'extravagance licencieuse de Borromini, et ce clivage relie Borromini à Michel-Ange, qu'on ne saurait plus qualifier de baroque comme Wölfflin le faisait encore.

D'autre part, s'ils rejettent le libertinage ornemental, Fréart et ses amis condamnent aussi la simple surcharge de l'ornement même correct et défendent une élégante sobriété, qu'on pourrait appeler peut-être « atticisme », qui coïncide en partie avec les déplacements du grand style sans se confondre entièrement avec lui.

La querelle de l'ornement contribue en effet à lier les quatre phénomènes, que nous avons voulu distinguer. Rééditant en 1673 l'Architecture française des bâtiments particuliers de Louis Savot, évoqu [...]

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  • : professeur d'histoire de l'art à l'université de Paris-IV-Sorbonne

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Pour citer l’article

Claude MIGNOT, « CLASSIQUE ARCHITECTURE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 novembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/architecture-classique/