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Sociologues et sociologies depuis 1945

Au milieu du xxe siècle, la sociologie européenne est encore loin de pouvoir faire figure de discipline légitime et reconnue. Juste avant la Seconde Guerre mondiale, la France ne compte que cinq chaires de sociologie. En Angleterre, à la même période, le quasi-monopole de l'enseignement sociologique est détenu par la London School of Economics. Outre-Rhin, la montée du nazisme puis le conflit qui éclate en 1939 sont particulièrement dévastateurs. La sociologie allemande sort exsangue de l'épreuve : les intellectuels juifs, les opposants au nazisme ont été éliminés ou ont fui le pays, les revues savantes ont cessé de paraître. Aux États-Unis, où nombre de ces exilés se réfugient, la situation est inverse. Les sociologues sont mobilisés pour participer à l'effort de guerre. L'armée américaine commande par exemple une recherche élargie destinée à comprendre comment les soldats arrivent, ou non, à s'adapter aux conditions de vie qui leurs sont imposées (Samuel Stouffer et al., Studies in Social Psychology in World War II, 1949).

Le temps de la reconstruction

Quels que soient les pays, l'après-guerre annonce une nouvelle donne. En France, alors que l'influence de l'école durkheimienne est en déclin, la discipline se reconstruit sur de nouvelles bases. Jean Stoetzel, qui a créé l'Institut français d'opinion publique en 1938, collabore un temps avec le tout jeune Institut national des études démographiques fondé au sortir de la guerre, tout comme l'Institut national de la statistique et des études économiques. Professeur à la Sorbonne, Georges Gurvitch prend la tête du Centre d'étude sociologique (C.E.S.) et crée en 1946 les Cahiers internationaux de sociologie. Georges Friedmann, qui enseigne au Conservatoire national des arts et métiers (1946-1959) avant de rejoindre l'École pratique des hautes études, fédère les forces des nouveaux apprentis sociologues et assure à son tour la direction du C.E.S. de 1949 à 1951. Parmi les thèmes privilégiés par la jeune sociologie renaissante figurent notamment le travail (avec Friedmann, Pierre Naville, Alain Touraine, Jean-Daniel Reynaud), la ville (Paul-Henry Chombart de Lauwe) ou encore la religion (Gabriel Le Bras). Dotée d'un faible crédit dans le champ intellectuel des années 1950, la sociologie conforte néanmoins son assise grâce à Raymond Aron qui impulse la création d'une licence et d'un doctorat de sociologie (1958). Le lancement de trois nouvelles revues (Sociologie du travail, 1959 ; Revue française de sociologie, 1960 ; Archives européennes de sociologie, 1960) et la fondation de la Société française de sociologie (1962) viennent également renforcer la reconnaissance d'une discipline qui, forte du soutien d'un État modernisateur, élargit progressivement le champ de ses investigations.

Après la guerre, la sociologie allemande renaît assez rapidement de ses cendres, comme en témoigne notamment la création de la Kölner Zeitschrift für Soziologie en 1948. La discipline s'organise alors en grands pôles régionaux avec René König à Cologne, Helmut Schelsky à Hambourg, Theodor Adorno et Max Horkheimer à Francfort... Si la priorité est donnée à la connaissance empirique des faits sociaux (la famille, le chômage, les jeunes ouvriers...), les débats d'épistémologie ne sont pas définitivement enterrés pour autant. En témoignent les vifs échanges entre Adorno et Karl Popper à l'occasion d'une séance de travail de la Société allemande de sociologie organisée à Tübingen en 1969. Outre-Manche, une association britannique de sociologie voit le jour en 1951, l'année même où est lancée le Bristish Journal of Sociology. En une période dominée par l'instauration de l'État-providence, l'attention se focalise sur des thèmes comme les conflits de classe et la stratification sociale (Thomas H. Marshall) ou les transformations de la famille (Michael Young, Peter Willmott). À partir des années 1960, à la suite notamment du rapport Robbins de 1963, l'enseignement de sociologie gagne en extension, y compris au cœur des « sanctuaires » universitaires comme Cambridge et Oxford.

Aux États-Unis, la période de l'après-guerre est largement dominée par un paradigme fonctionnaliste dont Talcott Parsons et Robert Merton constituent les principales figures de proue. Professeur à Harvard, élu président de l'American Sociological Society en 1949, Parsons compose une œuvre évolutive (The Structure of Social action, 1937 ; The Social System, 1951 ; Societies, 1966) au cœur de laquelle trône un modèle qui a pour ambition de mettre au jour les impératifs fonctionnels qui conditionnent l'équilibre de tout système d'action. Les derniers travaux du père du structuro-fonctionnalisme proposent également une théorie de l'évolution des sociétés au sein de laquelle les États-Unis sont placés à la tête du mouvement de modernisation du monde contemporain. À ce titre notamment, les écrits de Parsons peuvent s'apparenter à une forme de rationalisation sophistiquée d'une société américaine qui, jusqu'à la fin des années 1960 au moins, ignore les troubles sociaux intestins et règne encore largement en maître sur l'échiquier international.

Si l'on excepte l'œuvre imposante de Parsons, il faut convenir que le courant fonctionnaliste n'est pas aussi déterministe et abstrait que certains critiques ont bien voulu le laisser croire. Le mérite en revient notamment à Merton, professeur nommé à Columbia en 1940. Dans le cadre d'une théorie fonctionnaliste à moyenne portée qui ne se contente pas d'assimiler la déviance et les conflits au statut de résidus dysfonctionnels, ce dernier (Social Theory and Social Structure, 1953) travaille à la mise au point d'une panoplie de concepts toujours opératoires aujourd'hui (fonction manifeste/fonction latente ; frustration relative ; groupe d'appartenance/groupe de référence, rôle et statut...)

Les paradigmes de la sociologie contemporaine

En perte de vitesse à compter des années 1970, les approches fonctionnalistes ne constituent qu'une pièce du puzzle que composent les divers paradigmes qui dominent la seconde moitié du xxe siècle. L'absence de consensus parfait sur les objets, les méthodes et les théories à privilégier n'est pas en soi un problème. Signe de vitalité d'une discipline désormais bien ancrée dans le monde institutionnel des pays occidentaux et démocratiques, la dynamique qui organise la concurrence entre les écoles dit déjà à elle seule combien, par-delà les opposi [...]

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Écrit par :

  • : professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers

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Pour citer l’article

Michel LALLEMENT, « SOCIOLOGIE - Histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sociologie-histoire/