SOCIOLOGIEHistoire

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Pluralité d'interprétation du social

L'institutionnalisation progressive de la sociologie ne signifie pas que, au sein de la jeune discipline, le consensus règne en maître. C'est même exactement l'inverse qui est vrai.

Durkheim et l'école française de sociologie

En France, ils sont plusieurs à se faire concurrence au sein d'un espace scientifique en construction. Outre Le Play déjà cité, il faut d'abord compter avec René Worms, qui se signale moins par l'originalité de ses écrits que par son action en faveur de la reconnaissance de la discipline. Il crée ainsi la Revue internationale de sociologie et fonde un Institut international de sociologie. Juge puis professeur au Collège de France, Gabriel Tarde est riche d'une œuvre bien plus originale. Ami du psychologue français Théodule Ribot, Tarde signe notamment Les Lois de l'imitation (1890) et La Logique sociale (1895). Dans ses travaux, l'ancien magistrat de Sarlat développe une théorie sociologique qui accorde à l'imitation le statut de principe explicatif des rapports que les hommes, mais aussi les groupes, entretiennent entre eux. Durkheim, qui disparaît en 1917, est la dernière des figures phares de la jeune sociologie française. Au fil des années, c'est lui d'ailleurs qui finit par acquérir le quasi-monopole de la légitimité sociologique. Normalien, agrégé de philosophie, il sait s'entourer de collaborateurs efficaces qui œuvrent au profit de sa revue, L'Année sociologique.

Durkheim est surtout l'homme d'un paradigme sociologique fondateur. Dans De la division du travail social, thèse de doctorat qui paraît en 1893, Durkheim jette les bases d'une première réflexion sur les transformations du lien entre individu et société. Dans le contexte d'une IIIe République où le mouvement solidariste irrigue une part de la réflexion politique, il diagnostique une évolution de long terme. Organique, la solidarité d'hier reposait sur la ressemblance entre les hommes et sur une forte prégnance de la conscience collective. Pour des raisons d'ordre démographique, le modèle a fini par s'épuiser. Au sein des sociétés modernes, qui accordent de plus en plus de reconnaissance et de légitimité aux singularités individuelles, la division du travail s'impose désormais au titre d'opérateur de solidarité sociale. Dans son deuxième ouvrage (Les Règles de la méthode sociologique, 1895), Durkheim définit la sociologie comme la science des faits sociaux ou, si l'on préfère, des manières de faire, fixées ou non, susceptibles d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure. Il préconise également une série de règles (il faut écarter les prénotions, il faut distinguer le normal du pathologique...) destinées à assurer à la sociologie un véritable statut de sciences. L'étude qu'il livre sur Le Suicide (1897) est l'occasion d'éprouver de telles exigences. En distinguant plusieurs formes de suicide (égoïste, altruiste, anomique, fataliste) qu'il met en relation avec un ensemble de variables sociales (âge, sexe, religion...), Durkheim propose un diagnostic original sur des sociétés lancées sur la voie de l'industrialisation et de l'urbanisation et qui, en dépit des richesses nouvelles qu'elles peuvent créer, peinent à intégrer certains de leurs membres. À la fin de sa carrière, toujours soucieux de mettre au jour les conditions de construction des représentations et des pratiques collectives, Durkheim porte un intérêt accru à la religion dont il comprend le rôle capital pour la vie sociale (Les Formes élémentaires de la vie religieuse, 1912).

Sans préjuger de leur cohérence d'ensemble, les travaux effectués par les collaborateurs de Durkheim durant les trois premières décennies du XXe siècle consolident, questionnent mais infléchissent aussi les options du maître. L'école française de sociologie produit ainsi des travaux originaux sur le terrain de la religion (H. Hubert), des mœurs (Lucien Lévy-Bruhl), du droit (Gaston Richard, Louis Gernet, Paul Fauconnet, Georges Davy), des groupes sociaux (Célestin Bouglé) ou encore de l'économie (François Simiand). Fort de ses recherches sur les classes sociales (L'Évolution des besoins dans la classe ouvrière, 1933), le suicide (Les Causes du suicide, 1930) ou encore sur la mémoire collective (Les Cadres sociaux de la mémoire, 1925), Maurice Halbwachs personnalise à lui seul la fertilité d'une sociologie qui n'hésite pas à braver certains préceptes énoncés par le maître lui-même pour gagner en pertinence et en originalité. Les travaux de Marcel Mauss (neveu de Durkheim) sur la conscience collective et sur les formes de l'échange (Essai sur le don, 1925) donnent quant à eux un coup d'envoi décisif en faveur d'une longue tradition d'étude anthropologique à la française.

La sociologie allemande naissante

Au seuil du xxe siècle, la sociologie allemande n'est pas plus homogène qu'en France. Parmi les hérauts d'une discipline aux frontières encore incertaines figure d'abord Ferdinand Tönnies, le premier président de la société allemande de sociologie, en 1909. Bien qu'il ne bénéficie que d'une reconnaissance tardive, son maître ouvrage, Communauté et société, (1887) marquera fortement de son empreinte le raisonnement sociologique. Durablement tenu à l'écart de l'institution universitaire, Georg Simmel (Philosophie de l'argent, 1900 ; Soziologie, 1908) développe pour sa part une sociologie formelle. Celle-ci associe de façon originale un héritage kantien et une perspective vitaliste qui accorde la priorité aux interactions entre les hommes. Parmi les noms allemands qui, au seuil du xxe siècle, restent gravés dans la mémoire sociologique, celui de Max Weber (1864-1920) mérite également une mention spéciale. Dans le sillage de l'école historique allemande, Weber développe des recherches de grande ampleur sur les conditions socio-historiques de genèse du capitalisme (L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, 1904-1905) et, plus généralement encore, sur le mouvement de rationalisation caractéristique du monde moderne occidental.

Weber jette également les bases d'une pratique sociologique à laquelle il assigne des exigences épistémologiques et méthodologiques fortes (Essai sur le sens de la neutralité axiologique dans les sciences sociologiques et économiques, 1918). Pour faire œuvre de science [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 10 pages

Écrit par :

  • : professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers

Classification

Autres références

«  SOCIOLOGIE  » est également traité dans :

SOCIOLOGIE - Vue d'ensemble

  • Écrit par 
  • Howard S. BECKER
  •  • 1 121 mots

La sociologie n'a pas de date de naissance ou de père fondateur unanimement reconnus. Pour certains, son histoire commence avec Hérodote ou Machiavel. Pour ma part, je préfère la faire débuter avec Auguste Comte, en grande partie du fait que son Système de politique positive ou traité de sociologie est paru en 1839, année où Daguerr […] Lire la suite

SOCIOLOGIE - La démarche sociologique

  • Écrit par 
  • Louis PINTO
  •  • 5 426 mots

On parle de démarche en sociologie pour indiquer non pas une suite balisée d'opérations répertoriées par la littérature méthodologique (observations conduisant à des questions, puis recueil de données, choix d'un cadre théorique, hypothèses, vérification, discussion des théories alternatives...), mais plutôt une façon de voir, un regard et une écoute, bref une posture qui se distingue par le point […] Lire la suite

SOCIOLOGIE - Les méthodes

  • Écrit par 
  • Frédéric LEBARON
  •  • 7 617 mots
  •  • 4 médias

Une part importante des débats scientifiques en sociologie a porté, jusqu'à aujourd'hui, sur les questions de méthode. Depuis 1895 et l'ouvrage fondateur d'Émile Durkheim Les Règles de la méthode sociologique, on peut même dire que la méthodologie, entendue comme l'ensemble des règles d'inves […] Lire la suite

SOCIOLOGIE - Les grands courants

  • Écrit par 
  • Claude DUBAR
  •  • 7 718 mots
  •  • 2 médias

La sociologie est souvent présentée à travers l'affrontement théorique de deux grands types d'approches rattachées à des « pères fondateurs » de la discipline : le « holisme » issu d'Émile Durkheim (et parfois aussi de Karl Marx) et « l'individualisme méthodologique » rattaché à […] Lire la suite

ACCULTURATION

  • Écrit par 
  • Roger BASTIDE
  •  • 8 292 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « Situation actuelle du problème : la perspective sociologique »  : […] Malgré tous ces progrès, le « culturalisme » nord-américain ne pouvait satisfaire les esprits européens, et l'apport de l'Europe (l'Europe de la sociologie ou de l'anthropologie sociale tournée vers l'anthropologie culturelle) à la clarification des problèmes de l'acculturation nous paraît considérable : il ne tend à rien de moins qu'à une révision de tout le système théorique élaboré en grande p […] Lire la suite

ACTION COLLECTIVE

  • Écrit par 
  • Éric LETONTURIER
  •  • 1 471 mots

On entend par ce terme, propre à la sociologie des minorités, des mouvements sociaux et des organisations, toutes les formes d'actions organisées et entreprises par un ensemble d'individus en vue d'atteindre des objectifs communs et d'en partager les profits. C'est autour de la question des motivations, des conditions de la coopération et des difficultés relatives à la coordination des membres […] Lire la suite

ACTION RATIONNELLE

  • Écrit par 
  • Michel LALLEMENT
  •  • 2 633 mots
  •  • 1 média

Les théories sociologiques ne convergent pas, loin s'en faut, lorsqu'il est question de rendre intelligibles les comportements individuels. D'inspiration psychologique, certaines estiment que les hommes demeurent avant tout les jouets de leurs passions. Dans un registre tout différent, d'autres analysent les pratiques comme la simple actualisation des structures sociales dont les individus seraie […] Lire la suite

ADMINISTRATION - La science administrative

  • Écrit par 
  • Jacques CHEVALLIER, 
  • Danièle LOCHAK
  •  • 3 207 mots

Dans le chapitre « Les principaux courants de la science administrative contemporaine »  : […] L'intitulé « science administrative » recouvre aujourd'hui des recherches portant sur des objets variables et entreprises dans des perspectives diverses. On peut, en dépit de la part d'arbitraire qui s'attache à toute classification de ce type, distinguer parmi elles trois courants : un courant juridico-politique dont le but essentiel est de parvenir à une meilleure connaissance des structures et […] Lire la suite

ANOMIE

  • Écrit par 
  • Raymond BOUDON
  •  • 3 989 mots

Le concept d'anomie forgé par Durkheim est un des plus importants de la théorie sociologique. Il caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d'autres. Durkheim a montré que l'affa […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE

  • Écrit par 
  • Élisabeth COPET-ROUGIER, 
  • Christian GHASARIAN
  •  • 16 099 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre «  La construction de l'ethnologie »  : […] Les introductions classiques assignent à la naissance de l'ethnologie des dates différentes ; certaines la font remonter à Hérodote, d'autres à Rousseau ou à Morgan. La référence à Hérodote s'explique par l'intérêt qu'il porta à la description des autres peuples, considérés toutefois comme des barbares ; la référence à Rousseau ne repose pas tant sur son mythe du bon sauvage que sur sa façon de […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

3-16 août 2020 Thaïlande. Poursuite du mouvement de contestation étudiant.

l’histoire du pays. Le statut de la monarchie est au centre des revendications. […] Lire la suite

Pour citer l’article

Michel LALLEMENT, « SOCIOLOGIE - Histoire », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sociologie-histoire/