SEXUALITÉ, psychanalyse

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Sexualité et langage

Cette difficulté se trouve repérée très tôt dans l'œuvre de Freud et revient à la question de la possibilité de la représentation de l'identique et du différent dans le psychisme.

Dans la Traumdentung, par exemple, Freud est amené à construire le schéma d'un appareil psychique qui puisse rendre compte de la figuration dans le rêve d'un désir comme accompli (satisfaction hallucinatoire) ; il pose ainsi que le mode de fonctionnement le plus fondamental de l'appareil est régi par le principe de plaisir : l'individu cherche à retrouver l'identité de perception, c'est-à-dire à rendre présente à nouveau l'expérience qui fut la première à lui avoir apporté satisfaction, et à avoir du même coup laissé une trace indélébile ; mais il y a sur cette voie une difficulté, qui tient à la nature du psychisme, car le système qui perçoit ne peut pas être le même que celui qui enregistre les traces (sinon comment percevrait-il le nouveau ?) ; et, si la première expérience ne peut être retrouvée que comme trace, cette trace sera nécessairement différente de la perception, puisqu'elle est désormais intégrée à un système de traces identifiable au réseau du signifiant. Il est impossible de la ressaisir, chaque élément ne se pose que dans ses différences avec les autres. Le principe de plaisir marque donc une direction dans ce que Freud définit comme l'« appareil psychique », mais son but se dérobe nécessairement. Et cet état de choses se retrouve dans la théorie des pulsions partielles, car, si l'objet pulsionnel doit être situé comme étant par nature perdu, c'est qu'il ne peut être saisi dans son identité, et qu'il n'est rien d'autre que la différence qui se creuse entre la perception première et ce qui devrait être son retour.

On voit du même coup que le plaisir, loin de marquer la réussite de cet essai pour retrouver l'identique, ne saurait être que le fait d'un sujet déjà constitué (sujet du rêve par exemple) qui assume qu'il y a là plaisir, c'est-à-dire qui omet de prendre en considération que le retour de l'identique, à savoir ce qui pourrait être la satisfaction de la pulsion sexuelle, est de l'ordre de l'impossible. Dès lors, le plaisir montre sa fonction fondamentale de limite : il est valorisé dans la mesure même où il fait barrière à ce qui est son au-delà et qui peut donc être désigné du terme de jouissance sexuelle. Il y a ainsi, au cœur du principe de plaisir, quelque chose qui fait obstacle à sa fonction ; et c'est ce que Freud, dans son dernier grand apport théorique, à été amené à formuler comme étant justement l'Au-delà du principe de plaisir en le nouant à la fonction radicale de la « répétition » sous le nom de « pulsion de mort ». On sait que cette formulation n'a pas été bien reçue de tous les cercles psychanalytiques : elle est cependant la seule à rendre compte de ce en quoi le sexuel se trouve mettre en difficulté le sujet du point de vue même du principe de plaisir.

Cette problématique gagne à être reformulée au prix d'une référence à certains progrès de la linguistique dont Freud n'a pas pu bénéficier pour sa théorisation, c'est-à-dire au développement de la linguistique structurale depuis F. de Saussure ; et c'est le sens de l'œuvre de J. Lacan que d'avoir recentré toute la théorie sur les rapports du sujet au langage et à la parole : la référence est ici capitale s'il est vrai que c'est en tant qu'il parle que le sujet est frappé de la marque de l'impossible quant à sa réalisation sexuelle.

Car, à entrer dans le langage, à entreprendre d'exister et de se définir pour autrui à travers la parole, le sujet perd, s'efface nécessairement lui-même comme sujet de sa propre énonciation, c'est-à-dire comme déterminé par les paroles mêmes qu'il profère, puisqu'il utilise le code d'autrui et que c'est dès lors dans le champ de l'Autre et marqué de cette aliénation qu'il se constitue nécessairement. Plus exactement, il a à se faire représenter par un signifiant pour un autre signifiant. Telle est la définition minimale du signifiant, et telle est aussi très exactement la tâche que lui impose la sexualité, car c'est bien là le cas où il a à se définir par rapport à l'Autre. Mais chaque signifiant ne saurait se poser que dans sa différence par rapport à tous les autres, c'est-à-dire à l'intérieur d'un système indéfini de renvoi qui exclut tout à fait que le mâle puisse être représenté pour la femelle autrement qu'à titre purement signifiant, c'est-à-dire dans une opposition qui ne vaut que relativement : elle ne dit rien de ce qu'est le mâle pour la femelle ni inversement et ne peut donc pas fonder une subjectivité qui serait définie pour l'autre ; ce que le sujet perd d'identité à passer par le signifiant rencontre ici son impact maximal, puisque c'est effectivement comme sujet sexué qu'il subit une déperdition sans retour. Et l'on peut dire équivalemment soit que le signifiant, par structure, est inapte à faire figurer en son sein l'opposition masculin-féminin qui en est effectivement absente, soit que c'est en tant que vivant sexué que le sujet fait l'épreuve radicale de l'incapacité du signifiant à le représenter autrement que partiellement.

Quelque chose de cette nature se dessine déjà chez le vivant comme tel : en tant qu'être sexué, le vivant est promis à la mort, c'est-à-dire que, si la sexualité assure l'immortalité de principe de l'espèce, l'individu pour sa part est frappé du même coup d'une soustraction dont on pourrait dire qu'elle se matérialise ou trouve son écho dans une série d'objets dont la perte est directement liée à l'évolution du vivant comme être sexué : le jeune mammifère, par exemple, va perdre successivement le placenta puis le sein. Chez l'animal parlant, un recouvrement s'opère de ce qui peut se détacher du corps, du fait de ce réel biologique qu'est la sexualité, et de ce que le sujet perd d'identité à passer par le signifiant ; ce recouvrement, d'une part, indique que c'est bien sa représentation comme sujet sexué qui est pour l'être parlant frappée d'impossibilité, et, d'autre part, laisse entrevoir une médiation : devant se définir pour l'autre sexuel, l'humain ne peut que rencontrer l'impossibilité que lui oppose le signifiant, et cette perte d'être est la castration. Mais cet appel de vide, cette béance, peut être obturé par cet objet perdu que déjà le réel biologique soustrait à l'individu : la perte de l'objet partiel, constitutive de la pulsion, prend valeur du fait qu'elle vient en substitution d'une perte plus radicale. Et c'est ainsi que la loi du plaisir s'érige en défense, en barrière à l'égard de la jouissance sexuelle, et que l'objet partiel est intronisé comme cause de la division du sujet et support de son fantasme : entrant dans le champ de l'Autre, le sujet est frappé d'un manque où se dessine pour lui le champ de la jouissance de l'Autre qui le [...]

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Pour citer l’article

Claude CONTÉ, Moustapha SAFOUAN, « SEXUALITÉ, psychanalyse », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sexualite-psychanalyse/