PLAISIR

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Le plaisir occupe une place décisive dans la culture occidentale, où il engage d'abord tout l'édifice moral. Faut-il l'éviter, le rechercher, le situer, le doser ? Tel est l'objet de la réflexion populaire, mais aussi des raffinements dialectiques des stoïciens, qui s'en défient, des hédonistes, qui le recommandent, des platoniciens et aristotéliciens, qui prétendent le mettre à sa place, avant que Bentham et Stuart Mill en proposent un calcul. Cette problématique est loin d'être épuisée, puisque Herbert Marcuse, reprenant la visée de Schiller, se demande si, après l'incompatibilité entre plaisir et travail accentuée par l'industrie naissante, la société industrielle avancée ne serait pas en mesure d'inaugurer un monde où ces deux exigences se rejoindraient. Et la part qu'occupe dans ce courant l'« esthétisation » de la vie quotidienne nous rappelle que c'est souvent par le biais du plaisir esthétique qu'en Occident plaisir et morale ont cherché à se concilier.

Mais la portée métaphysique du plaisir n'a guère été moindre. Platon et Aristote ne se demandent pas seulement quelle place lui faire dans la pratique, mais quels rapports il entretient avec le souverain bien, c'est-à-dire, étant donné l'importance de la cause finale dans leurs systèmes, s'il n'est pas un ressort dernier de l'univers, ou du moins du monde vivant, en tout cas de l'homme. Ces spéculations trouvent un écho dans ce que Freud appelle sa métapsychologie, quand il allègue un principe de plaisir, dont le principe de réalité n'est qu'une transformation plus modeste. Du reste, le plaisir ne sollicite pas uniquement les visions unitaires et rationalistes. C'est encore à lui que, chez Sade, Nietzsche et Gilles Deleuze, s'alimentent les courants antiplatoniciens qui, dans l'épistémologie comme dans l'ontologie, soulignent la force créatrice de la perversion, et sont plus attentifs à la singularité des événements et des « séries » qu'à l'universalité des lois.

Enfin, le plaisir intéresse cet autre projet occidental qu'est la psychologie comme science exacte. Et les études menées sur les centres cérébraux qui y interviennent mettent le psychologue expérimental sur son terrain de prédilection : celui des mécanismes de la motivation, abordés par le biais de la physiologie.

Lorsqu'une notion connaît pareille fortune, elle a bien des chances de toucher quelque chose d'essentiel, mais aussi d'être floue et de puiser une partie de son crédit dans des refoulements collectifs.

Plaisir et état de conscience

Les expériences des physiologistes

En 1954, R. J. Heath rapporte qu'il a provoqué des sensations de plaisir chez l'homme par la stimulation électrique de certains centres cérébraux. La même année, J. Olds observe ce qu'il appelle un « comportement d'autostimulation » chez le rat : une électrode ayant été implantée dans telle région du cerveau, pour un courant donné et dans certaines circonstances, l'animal reproduit ce courant en actionnant une pédale, cela à raison de cinquante à cent coups par minute, pendant des heures, en dépit de la faim, souvent jusqu'à l'épuisement ; et l'accroissement de courant entraîne, dans certaines limites, une accélération du rythme atteignant parfois la fréquence de deux à trois réponses par seconde. L'autostimulation se retrouve chez l'homme, où elle a été observée principalement chez des opérés du cerveau et des malades mentaux, dans un contexte thérapeutique.

Il y a assurément une similitude entre ces trois groupes d'observations qui engagent des régions cérébrales apparentées. Chez l'homme, pour l'évocation de plaisir par stimulation étrangère, les physiologistes ont signalé la région septale et la région latérale du tegmentum mésencépahlique (R. J. Heath), la région ventro-médiane du lobe frontal (C. W. Sem-Jacobsen), le lobe temporal (Pr Delgado) ; pour l'autostimulation, la région septale postérieure, le tegmentum mésencéphalique, le centre médian du thalamus, le noyau caudé, les noyeux amygdaloïdes antérieurs et postérieurs. Ce territoire « positif » semble d'autant mieux individualisé qu'à environ 0,5 à 1 cm s'en délimite un autre, « négatif », dont la stimulation provoque, au contraire, des sensations de déplaisir ou d'aversion. Du reste, en 1964, Heath a observé dans le système positif une onde caractéristique de grande amplitude au moment des états de plaisir induits par des drogues ou par certains souvenirs. Et, comme les structures cérébrales engagées dans l'autostimulation du rat (J. Olds), du chat (H. A. Wilkinson) et du lapin (A. Bruner) sont homologues entre elles et équivalentes à celles que l'on vient de citer, on se trouve sans doute en présence d'un système intéressant l'ensemble des Mammifères, voire des Vertébrés ; E. S. Boyd a notamment observé des comportements d'autostimulation chez le poisson rouge.

Cependant, si le phénomène cérébral est assez individualisé, il n'en va pas de même du phénomène psychologique. Ainsi, chez l'homme, la stimulation étrangère de la région latérale du tegmentum mésencéphalique donne lieu à des sensations de plaisir intense, le sujet insistant pour que la stimulation soit répétée, tandis que celle de la région ventro-médiane du lobe frontal est liée à un sentiment de relaxation, et celle de la région septale à un état d'alerte. De même, l'autostimulation du septum a une composante érotique, alors que celle du tegmentum n'en a pas, et que celle du centre médian du thalamus est liée à l'impression que le sujet va évoquer un souvenir oublié. Les sensations induites par stimulation étrangère ne sont donc pas exactement les mêmes que celles qui le sont par autostimulation.

L'interprétation

Tel est le matériel à interpréter, ce qui présente des difficultés considérables. En effet, philosophes et psychologues s'accordent à dire que le plaisir comme état de conscience est indéfinissable, que c'est un affect, notion déjà obscure, et un affect premier, c'est-à-dire irréductible. D'où le recours à des définitions causales chez ceux qui ne s'embarrassent pas de théorie, ou à des définitions opérationnelles remplaçant le plaisir par un équivalent contrôlable, par exemple les comportements positifs ou les comportements d'approche, chez les behavioristes, soucieux de rigueur. Mais y a-t-il causalité ou pertinence, si l'on ne sait ni ce qu'on provoque, ni ce qu'on remplace ? En particulier, quel sens prend, dans une systématique opérationnelle, l'affirmation que le « plaisir » est un facteur renforçant essentiel ? Ces flottements de méthode sont particulièrement sensibles quand certains invoquent chez l'animal un « correspondant » du plaisir vécu chez l'homme. Et [...]

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Écrit par :

  • : docteur en philosophie, professeur à l'Institut des arts de diffusion, Bruxelles

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Pour citer l’article

Henri VAN LIER, « PLAISIR », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/plaisir/