EISENSTEIN SERGE MIKHAÏLOVITCH (1898-1948)

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Eisenstein - crédits : Hulton-Deutsch Collection/ Corbis/ Getty Images

Eisenstein

Depuis la mort, en 1948, du réalisateur et théoricien russe Sergueï Mikhaïlovotch Eisenstein, sa place au tout premier plan de l'histoire du cinéma s'est confirmée. Ses six films achevés donnent l'image d'un cinéaste démiurge, capable de recréer un monde de toutes pièces pour l'imposer à la vision du spectateur. Plus encore, ce génie qui s'est imposé dans un État totalitaire apparaît comme une des rares figures de la culture à avoir été capable de faire pièce au dictateur. Quant au considérable apport du théoricien, cette dimension moins connue de son vivant s'affirme sans cesse, au fur et à mesure qu'émerge une œuvre écrite, encore en partie inédite, qui entretient un dialogue avec les courants de pensée les plus divers.

Du théâtre au cinéma

Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, né à Riga (dans l’Empire russe, aujourd’hui en Lettonie) le 22 janvier 1898 (dans le calendrier grégorien), grandit dans un milieu cosmopolite et artistique. Son père a transfiguré la ville, créant des maisons où sculpture, théâtre et architecture se mêlent dans l'esprit de l'Art nouveau. Le jeune Eisenstein apprend plusieurs langues, se plonge dans les livres, crée des histoires en images. À la suite de son père, il entreprend des études d’ingénieur, qu'interrompent, presque simultanées, sa découverte du théâtre et la révolution bolchevique. Pendant la guerre civile, il décore des trains et des camions, peint des bannières à la gloire de la révolution. Démobilisé à l'automne 1920, il devient décorateur au théâtre du Proletkult (l’organisation culturelle prolétarienne).

En 1921, Eisenstein entre à l'atelier du metteur en scène russe Vsevolod Meyerhold, qui enseigne la biomécanique, mettant en jeu tout le corps du comédien. Mais ses propositions pour faire éclater le cadre du théâtre sont plus radicales encore que celles de son maître, et il doit le quitter. En 1923, Eisenstein revisite, avec le dramaturge et écrivain russe Sergueï Tretiakov, Le Sage, une pièce classique d'Alexandre Nikolaïevitch Ostrovski, qu'il met en scène au théâtre du Proletkult. Un film de quelques minutes y est intégré, Le Journal de Gloumov, où il combine la satire politique, les éléments clownesques, les excentricités et les truquages, inspirés peut-être du cinéma de Méliès, vu dans son enfance. Eisenstein publie dans LEF, la revue fondée par le poète Vladimir Vladimirovitch Maïakovski, son manifeste théâtral Le Montage des attractions, met en scène deux pièces de Tretiakov, Entends-tu, Moscou ? (1923) et Masques à gaz (1924), cette dernière étant montée dans une usine à gaz désaffectée.

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La volonté de faire éclater les limites de l'art dramatique amène Eisenstein en toute logique au cinéma. En 1924, il participe à l'atelier du réalisateur et théoricien du cinéma Lev Koulechov (1899-1970), qui élabore une méthode de jeu inspirée du cinéma américain. Puis il assiste la cinéaste Esther Choub (1894-1959) lors du remontage d'un Docteur Mabuse, de Fritz Lang. Eisenstein découvre que, par le montage, on peut modifier la réalité, montrer ce qui n'est pas visible. « En chacune de ces étapes, écrit Jean Collet, il y a toujours l'obsession du langage. Et chaque fois la volonté de le posséder, d'atteindre à une maîtrise absolue de ses éléments. Il y a déjà le procès d'un mode de pensée purement rationnel, la recherche d'un outil permettant d'exprimer le monde des sentiments avec la même rigueur que le langage mathématique. Bref, Eisenstein croit qu'on peut briser la vieille barrière entre l'approche rationnelle et l'approche sensible du monde. Il met toute sa science au service de la sensibilité. L'instrument tout neuf qu'est le cinéma lui paraît le plus apte à cette démarche ambitieuse. »

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Eisenstein - crédits : Hulton-Deutsch Collection/ Corbis/ Getty Images

Eisenstein

<em>Le Cuirassé Potemkine</em>, S. M. Eisenstein - crédits : Goskino/ AKG Images

Le Cuirassé Potemkine, S. M. Eisenstein

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