JEAN-LUC GODARD (exposition)

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L'exposition qui s'est tenue à Paris au Centre Georges-Pompidou, du 11 mai au 14 août 2006, – Voyage (s) en utopie, Jean-Luc Godard, 1946-2006, à la recherche d'un théorème perdu – affiche ses ambitions : mettre en espace, en quelque sorte, les Histoire(s) du cinéma, l'œuvre-somme de Godard achevée en 1998, à quoi s'ajoute une rétrospective quasi intégrale de ses films, courts et longs-métrages, publicités, essais divers. Le tout est remis en perspective par la publication d'un livre aux éditions du Centre Georges-Pompidou, Jean-Luc Godard Documents, coordonné par Nicole Brenez, David Faroult, Michael Temple, James Williams, Michael Witt, qui indique, souvent pour la première fois, les diverses sources où a puisé l'artiste. Voyage(s) en utopie porte bien son titre : du Musée imaginaire d'André Malraux au musée d'Art moderne en passant par le musée du Cinéma d'Henri Langlois, toutes les pistes qui mènent au vieux sage qui souhaite à tout prix conserver l'esprit du cinéma, sont bien là.

Adolescent à la Libération, Godard s'installe à Paris pour y achever ses études secondaires et découvre la salle de la Cinémathèque française. Il naît alors au monde et cherche, d'abord en tant que critique, notamment aux Cahiers du cinéma à partir des années 1950, à y inscrire sa trace. De 1954 à 1959, il réalise cinq courts-métrages, dont au moins deux (Tous les garçons s'appellent Patrick, 1957, et Charlotte et son Jules, 1958) anticipent sur le caractère spontané et semi-documentaire de ses premiers longs-métrages : À bout de souffle (1960), Une femme est une femme (1961) ou Bande à part (1964).

Ce qui saute aux yeux durant la rétrospective des films de Godard, c'est le partage qui s'opère dans l'œuvre avec l'apparition de la vidéo comme instrument de travail, et qui nous conduit à distinguer deux époques : le cinéaste (1954-1972) et l'artiste multimédia (de 1972 à aujourd'hui). Dans sa période de cinéaste, auteur puis artiste ou militant, le réalisateur du Gai Savoir (1969) pratique stylistiquement le collage à l'égal des plasticiens du pop art (Une femme mariée, 1964 ; Deux ou trois choses que je sais d'elle, 1967) tout en demeurant en prise avec les sciences humaines et l'esprit de son temps : Vivre sa vie (1962) se fonde sur le livre du juge Marcel Sacotte, La Prostitution, 1959. Il lit et médite les essais de Barthes (Mythologies, 1957), Lévi-Strauss (Anthropologie structurale, 1958), Edgar Morin (L'Esprit du temps, 1962), dont on trouve des références plus ou moins explicites dans les films d'avant 1967. Par la suite, cette veine « essayiste » trouve encore d'autres formes. Avec Caméra œil (extrait du film collectif Loin du Vietnam, 1967), la caméra devient un sujet à part entière. La Chinoise, réalisé la même année, posait la question : comment faire politiquement des films politiques. Après Mai-68, Godard se veut un acteur sociopolitique : s'effaçant provisoirement en tant qu'auteur, il fonde le Groupe Dziga Vertov au sein duquel il coréalise, entre 1969 et 1971, sept films.

Avec Anna Karina, devenue sa femme en 1961, le réalisateur avait revisité les genres du cinéma américain : la comédie musicale (Une femme est une femme, 1961), la science-fiction (Alphaville, 1965), le policier (Made in USA, 1966) et le grand mélodrame Pierrot le fou (1965). Sa rencontre avec Anne-Marie Miéville, avec qui il fonde en 1972 l'atelier vidéo Sonimage, marque la naissance de Godard artiste multimédia. La pratique de la vidéo change sa conception et sa perception du monde. Après Numéro deux (1975), il entreprend un travail sociologique de terrain avec ses deux séries pour la télévision coréalisées avec Miéville : Six fois deux / Sur et sous la communication (1976) et France / tour / détour / deux / enfants (1977). Il retourne à la fiction avec Sauve qui peut (la vie), 1981, et reprend ses questionnements sur l'art avec Passion (1982), Prénom Carmen (1983), mais cette fois, c'est lui-même, dans son statut de cinéaste, qui affronte les grands mythes culturels : il est donc passé de la politique à l'Histoire. Le collage est remplacé par un montage plus souple, plus organique, rendu possible par les moyens de la vidéo. De contrapuntique, la musique devient l'élément structurant des films des deux dernières décennies. À partir de 1979, il s'établit à Rolle (Suisse), lieu proche de ses origines, qui le conduit sur les sentes de l'autobiographie (Soft and Hard, coréalisé, avec Miéville en 1985, évoque leur vie de couple et de collègues de travail) et de l'autoportrait (JLG/JLG. Autoportrait de décembre, 1995).

Le sketch de Loin du Vietnam fait rebond sur Numéro deux, opus qui institue définitivement Godard en essayiste. Ses principaux films des années 1980 sont précédés ou suivis de faux scénarios réflexifs sur les intentions de l'auteur : comme Scénario du film « Passion » (1982), ou Petites notes à propos du film « Je vous salue, Marie » (1985). Jusqu'à Puissance de la parole et Le Dernier Mot (1988), les essais sont tournés en vidéo et les films en 35 millimètres. Cette barrière tombe dans les années 1990. Au mélange de styles et aux ruptures de tons s'ajoute désormais l'hétérogénéité des matériaux constitutifs de l'œuvre avec l'utilisation de plus en plus fréquente du found footage (matériaux de récupération tournés par d'autres).

Histoire(s) du cinéma démarre vraiment en 1988. En même temps qu'un nouvel autoportrait, il s'agit d'un essai poétique sur le xxe siècle appréhendé à l'aune de ses conflits, mais aussi à l'échelle des créations cinématographiques et artistiques qu'il a générées et portées. Sortie également en livre, en CD, en DVD, l'œuvre appelait une installation dans un musée d'Art moderne. Dominique Païni, responsable du Développement culturel à Beaubourg, suggère, dès 2003, à Godard de réaliser une exposition dont le titre est bientôt arrêté : Collage(s) de France, censée se déployer dans neuf salles. Peut-être parce que le musée travaille un peu comme lui en cherchant à fédérer l'art du siècle, Godard a moins bien pu détourner la commande.

Voyage(s) en utopie inscrit physiquement cet échec apparent en donnant à voir dans la première salle de la présente exposition la maquette de ce premier projet au centre d'un environnement des plus hétéroclites. La deuxième salle montre des extraits de grands films qui ont marqué Godard (Fritz Lang, Jean Renoir...) mêlés à ses propres films diffusés sur de petits écrans muraux. C'est dans la troisième et dernière salle, consacrée à l'époque contemporaine, que Godard domine le plus l'art de l'installation. Dans un environnement hyperréaliste, des écrans de télévision projettent en direct des émissio [...]

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Raphaël BASSAN, « JEAN-LUC GODARD (exposition) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-luc-godard/