SAMARCANDE

Samarcande (Samarkand) est née à peu près en même temps que Rome, au viiie siècle av. J.-C., et pour une gloire presque égale à celle de la Ville éternelle. Elle se dresse à la limite nord-est du monde iranien, à la rencontre des peuples de langue turque (depuis le vie siècle au moins) et iranienne, des nomades et des sédentaires. Elle a pour horizons lointains la Chine, l'Inde, la Perse, les prairies et les forêts du Nord – mais non la Méditerranée, ni aucune mer ouverte. À une croisée des voies terrestres de l'Asie, elle est établie, prudemment, à quelque distance d'un fleuve, le Zérafshan, « Dispensateur d'or », au nom évocateur de la richesse non pas métallique (il ne s'agit pas d'un fleuve aurifère) mais agricole qu'il dispense à son terroir. Dans un paysage de collines de lœss fertile, Samarcande est cernée de canaux et de dérivations ; le plus ancien, le Dargom, remonte à l'époque achéménide (du vie siècle à 329 av. J.-C.) ; le plus récent, le Siyāb (« Eau noire »), longe l'abrupt de la citadelle.

Protégée, en particulier à l'est, par des steppes ingrates, elle ne s'en trouve pas moins au cœur d'une constellation de sites urbains, rivaux, complémentaires ou subordonnés selon les époques : Gök Tepe, où le tepe (colline, ici formée des restes d'établissements anciens) servit après son abandon de lieu d'inhumation à une princesse nomade ; Pendjikent, site refuge en remontant le cours du Zérafshan ; Kesh/Shahr-i Sabz, dans une autre vallée, au sud de contreforts montagneux venant mourir vers l'ouest ; plus bas, la région du Miyanq'al dans un réseau de bras divagants du fleuve ; plus bas encore, avant son delta aveugle, Boukhara, site habité depuis l'époque grecque, qui ne fut cependant en mesure de disputer la suprématie à Samarcande qu'après la conquête islamique. Cet ensemble d'oasis, proches bien que séparées par des montagnes, des cluses ou des bras de désert, forme le pays, à l'origine iranien, de Sughd, dont les Grecs ont fait la Sogdiane, et correspond au Māverā' al-Nahr (« Pays au-delà du fleuve » – l'Amou Darya) des premiers temps de la conquête arabe. C'est grâce aux ressources humaines et agricoles de cette région que Samarcande a pu étendre son rayonnement de Bagdad jusqu'aux capitales de la Chine des T'ang.

La ville elle-même est installée sur deux sites successifs, contigus mais bien distincts, le plus ancien (219 hectares) n'ayant pratiquement pas été réoccupé après le pillage mongol de 1220. Le tertre bosselé et solitaire devint « le château d'Afrāsyāb », roi de Tourān, héros des traditions légendaires iraniennes conservées dans le Livre des rois de Firdousi.

La légende des premiers siècles

Samarcande n'a pas trouvé son Tite-Live pour nous raconter ses premiers siècles. Cependant, une légende de fondation rappelle celle de Rome : une panthère, descendue de Pendjikent, conduit les fondateurs sur le site. On peut voir là une allusion au cours sinueux du Dargom dont dépend la vie du plateau. Quant à l'histoire antique, Samarcande, appelée Maracanda, y fait un bref passage avec Alexandre le Grand qui s'installe dans la citadelle : à l'issue d'une beuverie mémorable, le Macédonien transperce d'un coup de lance l'un de ses plus proches compagnons, Clitos le Noir, son frère de lait, qui lui avait sauvé la vie. Mais cette scène dramatique appartient à la chronique du conquérant plus qu'à celle de la ville conquise. C'est donc essentiellement l'archéologie, non la tradition littéraire, qui jette des lueurs épisodiques sur l'histoire de Samarcande jusqu'à la conquête arabe, depuis la première enceinte en grosses briques « plano-convexes » (viiie-viie siècle av. J.-C.) dont l'édification[...]

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Écrit par

  • Pierre CHUVIN : professeur des Universités, université de Paris-X-Nanterre

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Pour citer cet article

Pierre CHUVIN, « SAMARCANDE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le . URL :

Médias

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Voir aussi