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RÉSEAUX, philosophie de l'organisation

Plus que d'autres langues qui possèdent un terme analogue (Netz en allemand, network en anglais, red en espagnol...), le français moderne utilise abondamment le mot réseau. À quelques bonnes raisons historiques s'ajoute peut-être aujourd'hui un effet de modernité. Pourtant, tout n'est pas affaire de sentiment ou de mode. À Paris comme à Atlanta, à Francfort comme à Madrid, on parle bien de la même chose lorsqu'il est question de réseau de télécommunications, de réseau d'autoroutes, de réseau d'ordinateurs ou même de firmes-réseaux mondiales. La notion commune devient concept opératoire pour des techniques et des disciplines scientifiques de pointe, et le statut du réseau est conforté dans l'ordre de la pratique et de la connaissance. Il faut aujourd'hui comprendre ce qu'est un réseau.

Du filet au réseau sanguin

Pourquoi et comment le terme « réseau » qui pendant près de vingt siècles a désigné un filet, un ouvrage formé d'un entrelacement régulier de fils ou de ficelles a-t-il échappé à son acception textile pour pénétrer les rubriques des dictionnaires telles l'anatomie, la physique, l'électricité, la thermodynamique, l'informatique, la géographie, la sociologie ? Telle est la question à laquelle on va tenter de répondre à partir d'éléments bibliographiques malheureusement trop rares et disparates.

Réseau provient étymologiquement du latin retis (filet). En témoigne encore aujourd'hui l'adjectif réticulaire. À travers une longue filiation composée de rets, de résel (xiie s.), de réseuil (xve s.) et de réseul (xvie s.), on parvient à réseau (xviie siècle, dictionnaire de Furetière) sans que le sens ait été altéré. Si le filet de l'Antiquité, composé de fils régulièrement entrelacés, servait à capturer certains animaux, le résel, le réseuil et le réseul (celui-ci désignant... un soutien-gorge) restent des tissus à mailles larges, et le réseau du xviie siècle est toujours un maillage textile.

À partir du xviiie siècle, progressivement, la médecine s'empare métaphoriquement du réseau, d'abord pour décrire puis pour rendre compte du fonctionnement de l' organisme humain. Diderot nous rappelle que le corps se compose de multiples fils jetés de l'intérieur vers des points de sa surface constituant un « réseau qui se forme, s'accroît, s'étend ». Bichat qui perçoit les organes constitués de tissus et Magendie qui découvre l'existence du système nerveux confortent, au début du xixe siècle, le concept de réseau en médecine. Parallèlement, depuis le début du xviie siècle, on a pu mettre en évidence la circulation sanguine. Harvey a compris que dans le corps humain le sang circule, c'est-à-dire a un mouvement circulaire. La connaissance de cette circulation dans les artères, les veines, les vaisseaux, les tissus s'affine à la fois dans les progrès de l'anatomie et dans ceux de la mécanique des fluides. Descartes dans son Traité de l'homme décrit bien la morphologie du réseau sanguin telle qu'on la connaît au milieu du xviie siècle. Plus tard, Poiseuille, polytechnicien et docteur en médecine, construit un réseau de petits tubes dans lesquels il fait circuler de l'eau, simulant le fonctionnement du réseau sanguin pour étudier les « causes du mouvement du sang dans les vaisseaux capillaires » (1828).

Dans la première moitié du xixe siècle s'affermit donc un concept de réseau appliqué à l'analyse de l'organisme humain. Empruntant pour la topologie à la définition textile originelle, il la complète par la dimension circulatoire. Non seulement le corps est tissu, filet reliant différents éléments en un tout, mais il est aussi et en même temps irrigué par un flux circulatoire. Le réseau est à la fois ensemble de liens et machine circulatoire au service[...]

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Écrit par

  • : ingénieur des Arts et manufactures, docteur d'état ès lettres et sciences humaines, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, université de Paris-XII, chef de département à l'École nationale des ponts et chaussées

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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