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RÉSEAUX, philosophie de l'organisation

Réseau et organisation

Première référence obligée : le chaos. Par rapport à une situation chaotique, le réseau organise. Il distingue des points singuliers, des éléments différenciables, des lieux divers, selon des règles qui sont les siennes. Le réseau est d'abord organisation des différences. Il « formate » des nœuds entre lesquels il étend ses lignes. Il crée aussitôt des liens entre ce qu'il a différencié. Cela vaut aussi bien pour un réseau cristallographique que pour un réseau de chemin de fer. Dans le domaine des sciences sociales, on peut aussi opposer l'organisation en réseau à l'atomisation, au nécessaire individualisme du marché de l'économie classique. Le réseau fait émerger de l'anonymat des individus qui ont entre eux certaines affinités. Ces individus deviendront des relais vers d'autres (les amis de nos amis !), et le réseau se constitue, réorganisant sur une base collective l'offre et la demande atomistiques. Le passage du chaos au réseau est d'ailleurs bien perceptible dans les modèles mathématiques de percolation. Ceux-ci montrent comment la multiplication aléatoire de liens entre des couples de points d'un ensemble aboutit, au-delà d'un certain seuil, à un véritable réseau qui solidarise l'ensemble. De même, dans une difficile définition des externalités de liaisons, l'application de modèles économétriques d'inspiration néoclassique pour représenter le « marché » des abonnements téléphoniques fait bien apparaître ce rôle organisateur du réseau.

Mais si le réseau est organisateur par rapport au chaos, il s'oppose au parangon de l'organisation, c'est-à-dire à la structure que représente l'organigramme sous forme de liste, d'arbre ou de pyramide. De façon plus générale, le réseau s'opposerait en principe à toute structure. (À cet égard, on peut considérer comme impropre l'expression pourtant commune de « réseaux d'infrastructure » pour désigner les égouts, les routes, les voies ferrées, etc.), Saint-Simon opposait à juste titre un fluide et un solide. La structure, même abstraite, tend à solidifier. Le réseau n'est tel que s'il comporte suffisamment de fluidité, de flexibilité. L'évolution, l'adaptation, bien représentées par le réseau imprévisible du ruissellement pluvial sur le sol, sont toujours possibles dans le réseau. N'est-ce pas l'antithèse de toute structure organisationnelle ? L'analyse de réseaux, qui connaît depuis peu un certain succès en sociologie, montre bien la nature de cette opposition. Telle qu'elle est mise en œuvre par les sociologues américains, l'analyse de réseaux s'oppose à la fois à une sociologie seulement fondée sur des structures sociales fortes (classes, groupes sociaux et même communautés « écologiques » de type ghetto) et à une analyse en termes de rôles. Le concept de réseau n'est intéressant que si les individus peuvent jouer avec leurs rôles, se jouer des limites et contraintes institutionnelles et sociologiques ordinaires. Le réseau suppose des acteurs susceptibles de mobiliser des relations sociales qui ne sont pas nécessairement représentatives de leur appartenance (réseaux clandestins). Les liens sociaux ainsi noués demeurent conjoncturels et occasionnels. Le réseau, même encadré dans une structure solide, reste fluide.

On retrouve la même opposition, ou la même distinction, à propos des réseaux de télécommunications. Si le réseau téléphonique, par exemple, avec ses câbles, ses fils, ses centraux constitue un réseau support, il est admis que la réalité du réseau est de plus en plus du côté d'une variété de services fournis aux abonnés sur le même support : téléphone, mais aussi télécopie, vidéotex, transfert de données ; ce sont les services-réseaux ou services en réseaux dont la nature et[...]

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Écrit par

  • : ingénieur des Arts et manufactures, docteur d'état ès lettres et sciences humaines, professeur à l'Institut d'urbanisme de Paris, université de Paris-XII, chef de département à l'École nationale des ponts et chaussées

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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