SCIENCESSociologie

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Comme c'est le cas de la plupart des spécialités de la sociologie, la sociologie des sciences ne prend son véritable essor que lorsque les sciences elles-mêmes commencent à être perçues comme un « problème social ». Leur développement massif après la Seconde Guerre mondiale, sans parler de l'impact social causé par le largage de deux bombes atomiques sur le Japon en 1945 (Hiroshima et Nagasaki), amènera de plus en plus de sociologues à prendre la science pour objet à compter du début des années 1960. Dans son organisation, la spécialité prendra forme au début des années 1970 avec la création de revues et de sociétés savantes.

On peut diviser l'histoire de la sociologie des sciences en deux grandes périodes. La première est marquée, à partir de la fin des années 1930 par les travaux du sociologue américain Robert K. Merton qui fournit une théorie sociologique du fonctionnement de la science comme sous-système social relativement autonome et soumis à des normes qui lui sont propres. La seconde, qui débute vers 1970, voit s'imposer une conception plus conflictuelle et plus critique du développement scientifique comme « construction sociale ». Plus attentive aux études empiriques de terrain et aux observations ethnographiques de la science contemporaine, cette approche deviendra dominante à la fin des années 1970 sous le nom générique de « sociologie constructiviste des sciences ». Mettant l'accent sur le caractère construit et négocié de la connaissance par les acteurs sociaux, cette approche est surtout microsociologique et multiplie les études de cas en utilisant des méthodes qualitatives d'observation et d'entretiens alors que la problématique mertoniennne était plutôt macrosociologique et favorisait des approches statistiques et des enquêtes par questionnaire. Elle s'intéressait ainsi moins à la « science en action » et au contenu même des savoirs qu'aux savoirs stabilisés et aux structures institutionnelles et normatives encadrant la pratique scientifique.

Depuis le milieu des années 1990, après un essoufflement des débats entourant les approches constructivistes, on peut observer un retour aux analyses plus globales, qui prennent en compte les structures institutionnelles et les forces économiques qui affectent le développement de la science. La question de la mise en cohérence de deux traditions que tout semblait opposer est ainsi à l'ordre du jour.

Sociologie des communautés scientifiques

La science et l'ordre social

Le contexte social et politique européen du milieu des années 1930, marqué par la montée des idéologies fasciste et nazie, fournit à Robert K. Merton l'occasion de la réflexion qui fixera le cadre des préoccupations des sociologues des sciences jusqu'au début des années 1970. Paru en 1938 sous le titre « La Science et l'ordre social », l'article de Merton part de l'observation fondamentale de Max Weber que la croyance en la valeur de la science n'est pas un fait de nature mais un produit de la culture. Il s'ensuit que la science ne peut se développer de façon continue que si certaines valeurs sont acceptées par la société et certaines structures institutionnelles sont en place. Merton illustre son propos sur les sources d'hostilité à la science en prenant l'exemple de l'Allemagne nazie, dirigée par Hitler depuis 1933. La conception raciale de la nation mise en avant par les nazis a pour effet indirect d'entraver le développement des sciences en éliminant des universités et des centres de recherche les savants juifs et autres « non-aryens » sans tenir compte de leur expertise. Alors que la science se veut implicitement et spontanément universelle, la doctrine raciale introduit un élément extérieur à la science qui ne peut que nuire à son développement. Plus généralement, un climat anti-intellectuel qui valorise les hommes d'action au détriment de la pensée abstraite peut avoir, à long terme, des effets néfastes pour la science. En somme, en devenant soumise au contrôle politique, la science perd son autonomie, laquelle est seule garante du bon fonctionnement du système de la science.

Merton, qui, avec son collègue Talcott Parsons, a fortement contribué au développement de la sociologie américaine d'inspiration fonctionnaliste, conçoit la société comme un ensemble de sous-systèmes relativement autonomes en interaction plus ou moins forte. Partant de l'idée que l'objectif institutionnel de la science est l'extension du domaine des connaissances certifiées, Merton identifie les éléments de base qui forment le système de normes institutionnalisées et internalisées par les chercheurs et dont le caractère « fonctionnel » (par opposition à « dysfonctionnel ») assure le bon fonctionnement de « La Science et la technologie dans un ordre démocratique », pour reprendre le titre de son article fondateur de 1942.

Le système normatif de la science

Quatre impératifs institutionnels forment ce que Merton appelle l'« éthos de la science », ensemble de normes, valeurs, mœurs, croyances, présuppositions et prescriptions intériorisées et vécues comme contraignantes par les scientifiques. La première norme identifiée par Merton est l'« universalisme », selon laquelle la connaissance scientifique a un caractère impersonnel et, en conséquence, est indépendante des caractéristiques individuelles (raciales, sexuelles, religieuses, idéologiques...) des auteurs de découvertes. C'est cette norme qui est violée en Allemagne nazie par l'idée même de « science aryenne », comme elle le sera un peu plus tard en Union soviétique par l'idée de « science prolétarienne ». La deuxième norme est celle du « communisme », selon laquelle la science est un bien commun qui est le produit de la collaboration entre scientifiques et appartient donc à la communauté. Il n'y a pas de propriété privée des lois et des théories. Cette norme entraîne l'obligation de publication des découvertes, tout résultat gardé secret étant considéré comme dysfonctionnel car entravant le progrès de la science. Le communisme inhérent à l'éthos de la science s'oppose ainsi directement à la définition de la technologie, laquelle peut faire l'objet de brevets, garantie formelle de l'appropriation privée des fruits de la recherche. Au milieu des années 1950, les sociologues ont remplacé le terme original de Merton par celui de « communalisme » pour éviter la connotation négative associée au mot « communisme » dans le contexte de la guerre froide. La troisième norme définit le caractère « désintéressé » de la recherche scientifique, le savant cherchant la vérité pour elle-même et pour l'ensemble de la communauté scientifique et non pour son pr [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 9 pages

Écrit par :

  • : professeur d'histoire et de sociologie des sciences, université du Québec à Montréal (Canada), directeur scientifique de l'Observatoire des sciences et des technologies (OST)

Classification

Autres références

«  SCIENCES  » est également traité dans :

SCIENCES - Vue d'ensemble

  • Écrit par 
  • Henry DUMÉRY
  •  • 2 055 mots

L'organisation du savoir a cessé depuis longtemps d'être monarchique. Aux siècles de foi et d'autorité, la théologie était la reine des sciences. La philosophie était sa servante ou plutôt, comme gémissait Kant, sa suivante, alors que la philosophie, observait-il, n'a qu'un service à rendre : précéder et non pas suivre, marcher en t […] Lire la suite

SCIENCES - Sciences et société

  • Écrit par 
  • Federico MAYOR, 
  • Evry SCHATZMAN
  •  • 9 651 mots
  •  • 4 médias

On ne peut parler des rapports entre la science et la société ni du statut des sciences sans définir d'abord ce que l'on entend par la première. Si l'on admet que les phénomènes naturels obéissent à des lois et que ces lois sont connaissables, on peut dire que la science est l'ensemble de la connaissance des lois […] Lire la suite

SCIENCES - Sciences et discours rationnel

  • Écrit par 
  • Jean LADRIÈRE
  •  • 6 601 mots

En première approximation, on pourrait dire que la science est un mode de connaissance critique. Le qualificatif « critique » doit être entendu ici en un double sens : il indique, d'une part, que la science exerce un contrôle vigilant sur ses propres démarches et met en œuvre des critères précis de validation, d'autre part, qu'elle élabore des méthodes […] Lire la suite

SCIENCES - Science et philosophie

  • Écrit par 
  • Alain BOUTOT
  •  • 17 646 mots
  •  • 6 médias

La science et la philosophie furent longtemps inséparables. Dans l'Antiquité, la philosophie représentait la science suprême, celle « des premiers principes et des premières causes ». Les autres sciences, et notamment la physique, recevaient d'elle leurs fondements. Cette alliance s'est trouvée brisée au xviie […] Lire la suite

SCIENCES - Science et christianisme

  • Écrit par 
  • Jacques ROGER
  •  • 4 110 mots

Les scientifiques d'aujourd'hui s'étonnent souvent du temps qu'il a fallu pour découvrir des vérités scientifiques qui leur paraissent évidentes ; et ils expliquent volontiers cette lenteur par un obstacle extérieur, en l'occurrence la pensée chrétienne et l'autorité des Églises. C'est oublier d'abord que le christianis […] Lire la suite

SCIENCES - Science et progrès

  • Écrit par 
  • Jean-Marc LÉVY-LEBLOND
  •  • 6 523 mots

La science entretient avec l'idée de progrès un rapport privilégié, à un double titre. D'une part, depuis le XVIIe siècle, la science est conçue comme le parangon du progrès, comme l'une des (rares) pratiques humaines où le progrès semble incontestable. Après tout, on peut discuter longuement pour savoir si le sens moral de l' […] Lire la suite

ANALOGIE

  • Écrit par 
  • Pierre DELATTRE, 
  • Alain de LIBERA
  • , Universalis
  •  • 10 454 mots

Dans le chapitre « Sémantique et syntaxe, signifié et signifiant »  : […] Tout langage de description ou d'interprétation théorique utilisé dans les sciences de la nature comporte une sémantique et une syntaxe, la première portant sur les « objets » que l'on met en relation, la seconde sur ces relations elles-mêmes. Les données sémantiques sont au fond des dénominations qui sont censées résumer l'ensemble des propriétés (relations) que chacun des objets considérés peut […] Lire la suite

ANTHROPOLOGIE DES SCIENCES

  • Écrit par 
  • Sophie HOUDART
  •  • 3 555 mots

L’anthropologie des sciences constitue, au sein de l’anthropologie sociale, le champ d’étude relatif aux faits de savoir, notamment naturels (botanique et zoologie au premier chef). Elle peut être saisie au sein d’une double généalogie : celle des ethnosciences d’une part ; celle de la sociologie des sciences – ou social studies of science  – d’autre part. En tant que telle, elle hérite donc d’u […] Lire la suite

ARCHÉOLOGIE (Traitement et interprétation) - Les modèles interprétatifs

  • Écrit par 
  • Jean-Paul DEMOULE
  •  • 2 420 mots

L'archéologie ne saurait se résumer à la simple collecte d'objets contenus dans le sol. Elle ne saurait non plus se cantonner, comme elle l'a longtemps été, au rôle d'une « auxiliaire de l'histoire », incapable par elle-même d'interpréter ses propres documents. Toute science dispose à la fois de faits – construits par ses techniques et méthodes d'observation – et de théories qui permettent d'int […] Lire la suite

CAUSALITÉ

  • Écrit par 
  • Raymond BOUDON, 
  • Marie GAUTIER, 
  • Bertrand SAINT-SERNIN
  •  • 13 000 mots
  •  • 3 médias

Dans le chapitre « Vers la causalité scientifique »  : […] Ainsi posées, ces questions sont à la fois essentielles et insolubles : elles relèvent d'un choix plutôt que d'un savoir. On s'est donc demandé : comment formuler l'idée de cause pour qu'elle puisse recevoir de l'expérience une confirmation ou une réfutation ? Le cheminement de la notion métaphysique à un principe utilisable en sciences a été graduel et lent : il a fallu, du côté de la philosophie […] Lire la suite

Voir aussi

Les derniers événements

6-14 janvier 1983 France. Polémiques autour des projets de réforme de l'enseignement

sciences de l'éducation à l'université Louis-Pasteur de Strasbourg, présente le rapport de la « mission d'étude pour l'amélioration du fonctionnement des collèges », mise en place un an auparavant par Alain Savary, ministre de l'Éducation nationale. Intitulé « Pour un collège démocratique », ce projet de réforme tend à limiter au maximum les redoublements […] Lire la suite

Pour citer l’article

Yves GINGRAS, « SCIENCES - Sociologie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sciences-sociologie/