STEIN PETER (1937- )

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On a pu avancer que Peter Stein a exercé dans son pays, avec la troupe de la Schaubühne, une influence sur la pratique théâtrale comparable à celle du Berliner Ensemble du vivant de Brecht. Né à Berlin le 1er octobre 1937, Stein a grandi dans le climat de restauration qui marqua l'après-guerre et auquel fit pièce la contestation au cours des années 1960. Après des études de germanistique et d'histoire de l'art, il devient assistant de Fritz Kortner aux Kammerspiele de Munich, où il signe sa première mise en scène, Sauvés, d'Edward Bond, en 1967. Après être passé par Brême, Zurich et Francfort, il accède en 1970 à la direction artistique de la Schaubühne de Berlin-Ouest (am Halleschen Ufer, puis à partir de 1980 am Lehniner Platz). Cet établissement privé, en rupture avec le fonctionnement bureaucratique des théâtres municipaux, prend avec Stein la valeur d'un modèle alternatif de qualité, de plus en plus généreusement subventionné par le Landtag de Berlin-Ouest, et réunit une remarquable équipe (ainsi le metteur en scène Klaus Michael Grüber, les « dramaturges » Dieter Sturm et Botho Strauss, les comédiens et comédiennes Bruno Ganz, Edith Clever, Jutta Lampe). Stein a quitté la Schaubühne en 1986 à la suite d'un conflit, tout en continuant à travailler pour la scène, y compris à Berlin. Il occupe également une fonction de directeur théâtral au festival de Salzbourg, au côté de Gérard Mortier.

I Demoni, de F. M. Dostoïevski, mise en scène de Peter Stein

Photographie : I Demoni, de F. M. Dostoïevski, mise en scène de Peter Stein

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Crédits : Boccalini/ Théâtre de l'Odéon

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Dès le début, Stein allie à un répertoire fortement critique une facture hautement stylisée. À Munich encore, il avait monté en 1968 le Discours sur le Vietnam de Peter Weiss, où un texte d'agit-prop s'accorde aux mouvements d'une chorégraphie. À Brême, en 1969, il donne une version du Torquato Tasso de Goethe : le poète y apparaît en clown existentiel, bouffon emphatique cassé par le pouvoir d'État et la société dominante ; tout est joué dans une surenchère ironique où la préciosité formelle peut tourner à l'hystérie. Lors de son arrivée à la Schaubühne, en 1970, Stein monte La Mère de Brecht, « Lehrstück » révolutionnaire ponctué par des chœurs. Aussitôt après, Peer Gynt (1971) déroule le mythe de l'individualisme bourgeois au xixe siècle. Chaque nouvelle mise en scène explore un nouveau continent. Revisité, le théâtre d'hier — Le Prince de Hombourg de Kleist (1972), Les Estivants de Gorki (1974), Comme il vous plaira de Shakespeare (1977) — voisine avec celui d'aujourd'hui, entre autres avec l'œuvre de Botho Strauss (Trilogie du revoir, 1978 ; Grand et Petit, 1978 ; Le Parc, 1984). L'Orestie (1980) représente un autre sommet dans le travail de Stein : la tragédie grecque est reconstituée au plus exact, mais avec une sorte de violence expressionniste et devant un chœur d'hommes en costumes gris et chapeaux melon, qui pourraient sortir d'un bistrot d'Athènes, de la mafia sicilienne ou d'un conseil municipal ouest-allemand. Les Trois Sœurs (1984) et La Cerisaie (1989) de Tchekhov ont pu faire dire que le métier artistique de Stein, poussé à la perfection, commençait à émousser sa pointe politique. Mais avec Roberto Zucco (1990), de B. M. Koltès, le metteur en scène mord au vif d'une modernité problématique. En 2009, avec une troupe italienne, il crée à San Pancrazo (Ombrie) I Demoni, une adaptation des Démons de Dostoïevski. Le spectacle sera présenté en France en 2010, à l’Odéon-Ateliers Berthier.

Libérant l'espace du traditionnel décor, Stein accorde la plus grande attention au jeu de l'acteur. De Fritz Kortner il a retenu l'intensité et l'exactitude du trait, l'importance conférée au langage comme matériau premier de toute conception scénique. Plus généralement, Stein fraie sa voie entre la distanciation brechtienne et l'incarnation stanislavskienne : l'objectivation du jeu, poussé jusqu'à l'expressivité de l'affiche, ne nuit pas à son intériorisation. Cela étant, un infléchissement se marque dans le parcours de Stein, des années 1970 aux années 1990. En 1993, dans une interview à la revue Theater heute, il s'en prend à la dégradation de l'époque (avec son « œil maudit », la télévision, et ses loisirs imbéciles). Pourquoi alors ne pas marquer un recul par rapport au présent ? D'où l'accent placé de plus en plus sur les grands textes (entre autres, encore et toujours Shakespeare, dont Stein a monté à Salzbourg les tragédies romaines mais aussi Goethe, dont il a monté le Faust dans son intégralité en 2000, avec Bruno Ganz dans le rôle-titre), et sur le processus de leur déchiffrement, afin d'en montrer toute la polysémie potentielle ? « Manie de l'approfondissement », confesse Stein, qui n'a d'égale que sa « rage de banalisation », apte à mettre en contact le plus lointain et le plus proche, le public d'aujourd'hui. Stein s’efforce de défendre, telle une espèce précieuse en voie de disparition, « la forme théâtrale de la représentation du monde ». C'est là le souci de conservation qui a relayé la contestation plus tranchante des débuts.

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Pour citer l’article

Philippe IVERNEL, « STEIN PETER (1937- ) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/peter-stein/