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OULIPO (Ouvroir de littérature potentielle)

La complicité intellectuelle de Raymond Queneau, écrivain frotté de mathématiques et de François Le Lionnais, homme de science passionné de littérature, marque la véritable origine de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle). Autour d'eux, en novembre 1960, se rassemblent écrivains et mathématiciens (certains ont les deux compétences). Jacques Bens, Claude Berge, Jean Lescure, Jean Queval, Albert-Marie Schmidt, Latis et Noël Arnaud – quelques-uns d'entre eux étant également membres du Collège de pataphysique – font partie des fondateurs. Leur objectif est d'explorer le terrain des « créations créantes ». Ce n'est pas l'œuvre finie d'un auteur donné qui intéresse le groupe, mais son mode de fabrication, ses procédures, ce qu'on appellera finalement ses contraintes.

Stricto sensu, le travail de l'Oulipo consiste donc à exhumer, classer, illustrer les contraintes qui sont présentes dans l'écriture littéraire : contraintes formelles le plus souvent, liées à la langue, à la versification, à la construction narrative, contraintes sémantiques éventuellement. C'est la première tâche. La seconde est d'inventer de nouvelles contraintes, notamment par le recours aux mathématiques, terrain insuffisamment exploré jusqu'alors, et notamment par la méthodeaxiomatique après David Hilbert et le groupe Bourbaki.

L'Oulipo va ainsi redonner vie au lipogramme, une contrainte aimée des écrivains de l'Antiquité (Lasos d'Hermione, Nestor de Laranda, Tréphiodore de Sicile), et qui consiste à écrire un texte en renonçant à une lettre de l'alphabet. Du lipogramme va procéder une liste impressionnante d'autres procédures, illustrant l'idée qu'une contrainte est toujours la mère d'autres contraintes potentielles : le monovocalisme (une seule voyelle autorisée) ; la contrainte du prisonnier (un seul type de consonnes utilisées, celles qui n'ont ni queue ni hampe) ; la belle absente (forme fixe de poésie), etc. L'Oulipo redonne également vie au palindrome, à l'anagramme, à la sextine des troubadours, aux listes... Il invente la méthode S + 7 (on remplace chaque substantif par le septième qui suit dans le dictionnaire), la morale élémentaire, l'hétérogramme, inspiré du principe dodécaphoniste. Il emprunte à la structure mathématique du « carré-bi latin orthogonal d'ordre 10 » une machinerie formelle capable d'organiser tout un roman. Il explore systématiquement les terres du « langage cuit » (l'expression vient de Robert Desnos) : expressions, locutions, formules, citations.

Depuis sa fondation, le groupe tient une réunion mensuelle où ces découvertes et inventions sont proposées, discutées, bientôt publiées. Au fil des années, le groupe s'étoffe, que rejoignent Jacques Roubaud, Marcel Bénabou, Georges Perec, Harry Mathews, Italo Calvino ou Michèle Métail.

L'Oulipo n'est pas un mouvement de la table rase, comme en a connu à profusion le xxe siècle. L'un de ses axiomes est que l'invention n'est pas favorisée par le refus violent, mais par la connaissance. Il y a un projet encyclopédique de l'Oulipo. Jacques Roubaud écrit : « Il s'agit, en détournant le titre d'un livre de l'oulipien Georges Perec, de Penser, classer les contraintes. » Car le travail de l'Oulipo, et c'est son originalité la plus haute, est, en même temps, extrêmement artisanal et extrêmement conceptuel. Ambition et modestie, fabrique et pensée s'y révèlent indissociables.

Si le groupe est né en France, il a rapidement franchi les frontières des langues. Italo Calvino, en langue italienne, y a trouvé une part de ses impulsions créatrices. De même, Harry Mathews et Ian Monk en langue anglaise, Oskar Pastior en langue allemande. De son côté, Michèle Métail a su identifier[...]

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Écrit par

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • RHÉTORIQUE, notion de

    • Écrit par Alain BRUNN
    • 1 664 mots
    ...1964-1965 ont contribué à mettre en valeur son rôle historique déterminant dans l'élaboration d'un certain nombre de discours. D'autre part, les travaux de l'Oulipo, de poètes comme Raymond Queneau ou du groupe μ ont permis de faire renaître des techniques empruntées à la rhétorique pour en montrer...
  • BENS JACQUES (1931-2001)

    • Écrit par Noël ARNAUD
    • 562 mots

    Romancier subtil, Jacques Bens fut membre fondateur de l'Oulipo. Ses débuts, avec Valentin et La Plume et l'ange, avaient été remarqués par Raymond Queneau et Boris Vian ; le Collège de Pataphysique signala cet auteur nouveau qui, très pataphysiquement, mêle l'apparence et la réalité....

  • BERGE CLAUDE (1926-2002)

    • Écrit par Universalis
    • 207 mots

    Mathématicien français. Fondateur de la théorie des graphes, écrivain cofondateur de l'Oulipo (« Ouvroir de littérature potentielle », en 1960), Claude Berge laisse aussi une œuvre de sculpteur et une collection d'objets d'art des Asmat de Nouvelle-Guinée. Docteur ès sciences mathématiques,...

  • BLAVIER ANDRÉ (1922-2001)

    • Écrit par Jean-Didier WAGNEUR
    • 658 mots

    Né le 23 octobre 1922 à Hodimont (Belgique), André Blavier commence à se passionner pour les « fous littéraires » alors qu'il est jeune bibliothécaire à Verviers. Il va rassembler ce qui deviendra une des plus belles bibliothèques consacrées non seulement à ce thème, mais aussi au surréalisme et...

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Voir aussi