PREMINGER OTTO (1906-1986)

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De Vienne à Hollywood

Né à Vienne le 5 décembre 1906, quelques mois seulement après Billy Wilder, Otto Preminger fait partie de la bonne bourgeoisie juive commerçante de la capitale de l'empire austro-hongrois − la classe à la fois la mieux intégrée et celle qui aura le plus à souffrir, bien avant l'Anschluss, des attaques antisémites du parti chrétien-social de Karl Lueger, maire de Vienne de 1903 à 1910. Brillant sujet, docteur en droit, Otto Preminger s'intéresse surtout à la scène. Il devient l'assistant de Max Reinhardt, l'homme de théâtre le plus important de son temps qui dirigeait plusieurs salles et festivals de Berlin à Salzbourg et Vienne. Preminger prend très jeune la direction du théâtre de Josefstadt à Vienne et y monte une cinquantaine de pièces. Contrairement aux autres futurs exilés de Hollywood, Preminger ne subit pas l'attraction centripète de Berlin. Son premier film, Die Grosse Liebe (1931), est une production autrichienne plutôt traditionnelle inspirée d'un fait divers. L'arrivée de Hitler au pouvoir conduit moins sur le chemin de l'exil un cinéaste débutant qu'un homme de théâtre chevronné. Preminger s'installe à New York en 1935 et sera d'autant plus actif à Broadway que ses deux premiers films hollywoodiens, Under Your Spell (1936) et Danger-Love At Work (Charmante Famille, 1937) voient débuter l'étrange relation personnelle et professionnelle entre le cinéaste et son producteur, Darryl F. Zanuck, le « mogul » de la Twentieth Century-Fox. Toujours en pointe dans le domaine de la recherche de talents, celui-ci décèle très vite chez le metteur en scène viennois une carrure de cinéaste. Mais ce que d'aucuns appellent le mauvais caractère de Preminger − en d'autres termes une forte personnalité − va se heurter à la toute-puissance du producteur de la Fox. Pour avoir osé braver l'autorité de Zanuck, qui voulait lui imposer la réalisation de Kidnapped (d'après Stevenson), Preminger sera interdit de plateau pendant six ans. Il effectuera son retour à la réalisation grâce à ses talents d'acteur : après avoir joué avec succès le rôle d'un officier nazi dans la pièce Margin for Error, il se voit proposer de le reprendre à l'écran et accepte à la condition de réaliser le film. La décision est prise dans le dos de Zanuck par son assistant qui signe un contrat de sept ans à Preminger en 1943. À son retour des armées, Zanuck n'est toujours pas réconcilié avec le cinéaste, et lui interdit de réaliser l'adaptation d'un roman de Vera Caspary que Preminger doit produire pour la Fox. Après le refus de plusieurs metteurs en scène, Preminger aura finalement gain de cause − et entrera dans l'histoire du cinéma par la grande porte.

Laura (1944) appartient à la légende de Hollywood : le film fait de Gene Tierney une star, impose en moins d'une heure et demie le nom d'Otto Preminger et devient la référence clé d'une inspiration où le romanesque de l'amour fou épouse la forme du film noir. Enquêtant sur le meurtre de la belle Laura, l'inspecteur McPherson (Dana Andrews) tombe amoureux de la jeune morte et passe de plus en plus de temps dans son appartement. Un soir, Laura réapparaît alors que McPherson s'était assoupi devant le portrait peint de la jeune femme. L'enquête, subtilement nouée jusque là autour de flash-backs consacrés à la « vie de la morte » va certes rebondir, mais l'essentiel réside dans ce que la critique française − Jacques Rivette au premier chef − ne va tarder à appeler la mise en scène. C'est-à-dire, « ce qui n'est beau qu'au cinéma », « une certaine façon de faire bouger les objets et les corps ». Quand le policier rôde dans l'appartement, attend Laura et s'assoupit, une manière d'absence s'est installée dans la pièce et sur l'écran. L'absence renvoie à un manque, et ce manque sera comblé par l'arrivée de Laura, moment hallucinatoire pour McPherson (et pour le spectateur). Cela a été montré sans un mot − mais sur le célèbre thème de David Raksin −, par un entrelacs de gestes, de regards et de mouvements de caméra. Non seulement un cinéaste est né, mais surtout pointe une nouvelle façon de regarder les films, une attention fondée sur la fascination dont quelques critiques français du groupe du Mac-Mahon (Michel Mourlet, Jacques Lourcelles) sauront rendre compte avec subtilité.

Laura, d'Otto Preminger, 1944, affiche

Photographie : Laura, d'Otto Preminger, 1944, affiche

C'est une affiche de série B, assez caricaturale. Le «L» de Laura entoure le buste de l'héroïne (Gene Tierney) et le visage de l'inspecteur (Dana Andrews), cadré en gros plan. La petite silhouette de l'homme à la carabine dévoile l'identité du meurtrier. Une vignette carrée, en bas à... 

Crédits : 20th Century Fox/ Album/ AKG/ D.R.

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Avant de devenir un héros de la cinéphilie française, Preminger s'impose à la Fox où sa cote a considérablement remonté. Zanuck le fait travaill [...]

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  • : professeur d'études cinématographiques et d'esthétique à l'université de Paris-Est-Marne-la-Vallée

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Pour citer l’article

Marc CERISUELO, « PREMINGER OTTO - (1906-1986) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 06 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/otto-preminger/