ORGANICISME

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Les fondateurs de l'organicisme

Au début du xixe siècle, l'organicisme a d'abord été conçu comme une réponse aux doctrines universalistes et individualistes de la Révolution française : instrument du conservatisme social, il a été utilisé aussi bien par Edmond Burke que par Joseph de Maistre ou Louis de Bonald. Grâce à lui, tous trois ont pu mettre l'accent sur l'unité organique du corps social, qui justifie la prééminence de la société sur l'individu, et donc celle du tout sur les parties. Pour eux, la société n'est nullement une construction rationnelle des individus qui établiraient entre eux des liens contractuels et volontaires, et toute atteinte à l'unité organique provoquerait aussitôt la désagrégation du corps social. Ils rejettent ainsi l'individualisme libéral et souhaitent au contraire le maintien des hiérarchies naturelles, des valeurs et des traditions collectives qui manifestent l'existence indépendante du tout par rapport à celle des parties.

S'inspirant de cet organicisme conservateur, mais s'appuyant aussi sur l'organicisme positiviste et réformiste de Saint-Simon (1760-1825), pour lequel la division des fonctions de l'organisme social représente un facteur de progrès, Auguste Comte s'est efforcé d'élaborer une synthèse entre ces deux courants organicistes opposés. Pour lui, la société prise comme un tout constitue la réalité première, et la différenciation des fonctions sur laquelle elle repose donne naissance à une hiérarchie naturelle qu'il est nécessaire de respecter. Dans son Système de politique positive, il élabore un parallèle entre l'organisme social et l'organisme biologique : il montre que la famille représente la cellule, tandis que les groupes sociaux constituent les tissus et l'État l'organe directeur. Cet organicisme positiviste et scientifique lui permet de repousser dans le passé les métaphysiques individualistes, rationalistes et révolutionnaires qui négligent l'origine naturelle du corps social.

C'est pourtant Herbert Spencer qui fait figure de véritable fondateur de l'organicisme. Après avoir démontré dans Les Premiers Principes (First Principles, 1862) la réalité de la loi de l'évolution selon laquelle la société se transforme d'elle-même en intégrant le changement et en s'adaptant à l'environnement, Spencer est naturellement conduit à comparer le système social à l'organisme physiologique qui se soumet également à la loi de l'évolution. Dans ses Principes de sociologie (Principles of Sociology, 1876-1896), il énumère d'abord un ensemble de caractéristiques qui leur sont communes : ils se distinguent l'un et l'autre de l'inorganique, du fait qu'ils se développent d'eux-mêmes ; au fur et à mesure que leur taille s'accroît, ils deviennent de plus en plus complexes et différenciés du point de vue structurel et fonctionnel ; tous deux, enfin, peuvent subsister un certain temps après la destruction de certaines parties internes. Mais Spencer relève néanmoins l'existence de différences importantes entre l'organisme et la société ; alors que l'organisme individuel forme un tout concret, dans lequel les parties sont étroitement liées, dans l'organisme social les parties constituent un tout discontinu ; de même, alors que dans l'organisme individuel les parties existent pour le bon fonctionnement du tout, dans l'organisme social c'est le tout qui fonctionne pour le bien des parties. Enfin, ce n'est que dans l'organisme social que toutes les parties sont capables de sentiments et de pensées. En raison de ces différences fondamentales, Spencer ne peut que consigner des ressemblances entre les deux systèmes et décrire les fonctions de nutrition, de distribution et de régulation qui s'exercent dans l'un comme dans l'autre. Mais, s'il tend à conclure en faveur de la simple analogie entre les deux systèmes, Spencer n'en a pas moins affirmé que « la société est un organisme », soutenant ainsi l'identité de nature qui prévaudrait entre l'organisme social et l'organisme biologique : c'est à partir de cette double perspective que vont s'élaborer des théories organicistes assez différentes les unes des autres.

Herbert Spencer

Photographie : Herbert Spencer

En se fondant sur la loi de complexité croissante qu'il s'est employé à vérifier dans tous les domaines, Herbert Spencer a fourni une explication globale de l'évolution des êtres et donné à l'évolutionnisme son armature conceptuelle. 

Crédits : AKG

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Pour citer l’article

Pierre BIRNBAUM, « ORGANICISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/organicisme/