HORVÁTH ÖDÖN VON (1901-1938)

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Horváth face aux nazis : les voies de l'exil

L'exil marque une césure dans l'œuvre dramatique de Horváth. Après avoir failli se fixer à Paris, il choisit finalement de vivre à Berlin. Dès 1926, le compositeur Siegfried Kallenberg lui commande le livret d'une pantomime. Il écrit Révolte à la cote 3018, qui est joué en 1927 à Hambourg, puis à Berlin sous un autre titre. Les éditions Ullstein, intéressées, lui offrent de signer un contrat lui permettant de travailler à ses futures pièces. En octobre 1929, Sladek ou l'Homme noir de la Reichswehr est créé à Berlin : la pièce retrace le processus qui conduit un jeune garçon sans travail à s'engager dans les S.S. Après Hôtel-Bellevue, Horváth donne à la suite ses plus grandes pièces ; la montée du national-socialisme, l'inflation, le chômage, les déclassements sociaux et l'oppression accrue que tous ces facteurs font peser sur les femmes en sont les thèmes dominants.

En 1931, La Nuit italienne (Italienische Nacht) est mise en scène par Francesco de Mendelsohn au Theater-am-Schiffbauerdamm ; l'Allemagne, cette année-là, compte cinq millions de chômeurs. Horváth tire le signal d'alarme : il montre la faiblesse des républicains, la collusion plus ou moins consciente de certains d'entre eux avec les forces montantes de la terreur nazie (la fête annuelle donnée par les républicains, avec lampions, bal et intermèdes artistiques minables, est sabotée par l'irruption des nazis). En dépit de tous les avertissements, la gauche weimarienne, méfiante à l'égard des « extrémistes rouges », n'a rien d'autre à opposer au discours raciste et à la force armée que son propre discours humaniste stéréotypé. Les rivalités, les querelles dans les appareils des partis républicains ouvrent la voie à cette « dépossession radicale des droits humains », dont parlera plus tard Martin Walser. Les représentations de La Nuit italienne irritent vivement les nazis ; cité comme témoin dans une affaire de rixe, Horváth est agressé par eux. Il n'achève pas moins Casimir et Caroline, puis Histoires de la forêt viennoise (Geschichten aus dem Wienerwald) et reçoit le prix Kleist. De Casimir et Caroline, joué en 1932, l'écrivain Alfred Kerr dit que Horváth y montre le désarroi d'un peuple tout entier, hommes et femmes socialement divers venant s'étourdir à la fête de la Bière, en octobre, à Munich, dans cette Bavière qui est, bien plus que la Prusse, le « berceau » du nazisme. C'est Heinz Hilpert qui met en scène Histoires de la forêt viennoise au Deutsches Theater de Berlin, avec pour principaux interprètes Peter Lorre (le « Maudit » de Fritz Lang) et Carola Neher, femme du scénographe ami de Brecht ; la pièce remporte un grand succès. Le titre, qui fait référence à Johann Strauss, n'est là qu'en contrepoint ironique : la pièce n'a évidemment rien de folklorique. En épigraphe, Horváth écrit que rien, plus que la bêtise humaine, ne lui donne l'impression de l'infini ; et la bêtise est ici sous des formes variées (racisme, préjugés sociaux, phallocratisme paternel et marital, religion aliénante, bellicisme). Le succès de ces pièces incite le grand metteur en scène Max Reinhardt à demander à Horváth une revue pour le grand Schauspielhaus de Berlin, en collaboration avec Walter Mehring. Mais il est déjà trop tard : Heinz Hilpert se voit interdire la mise en scène de La Foi, l'Espérance et la Charité (Glaube, Liebe, Hoffnung), et la maison de Murnau reçoit la visite des nazis. Cette fois, c'est l'exil.

Horváth se sent déraciné ; il lui faut apprendre ce que Nazim Hikmet nomme le « dur métier » de l'exil. Réfugié d'abord à Vienne, il y écrit L'Inconnue de la Seine, qui ne sera représentée qu'en 1949, onze ans après sa mort. Totalement démuni (ses droits d'auteur étant bloqués en Allemagne), il accepte d'écrire sur commande une comédie boulevardière qui échoue piteusement ; il accueille sereinement le verdict du public, disant qu'il a commis là le seul « péché » de sa carrière. À partir de 1935, il écrit successivement Don Juan revient de guerre, Le Divorce de Figaro, Un village sans hommes, Le Jugement dernier, Pompéi et établit le plan d'un ensemble de pièces dont le titre général sera : Comédie de l'homme. La Foi, l'Espérance et la Charité, pièce dont le sous-titre précise qu'il s'agit d'une danse macabre, est jouée [...]

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Écrit par :

  • : journaliste, critique dramatique de la revue Les Temps modernes

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Pour citer l’article

Renée SAUREL, « HORVÁTH ÖDÖN VON - (1901-1938) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 25 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/odon-von-horvath/