LÉGENDES DE LA FORÊT VIENNOISE (mise en scène C. Marthaler)

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Révélé en France en 1996 avec Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn ! Murx ihn ab ! (Bousille l'Européen ! Bousille-le ! Bousille-le ! Bousille-le bien !), Christoph Marthaler, qui officia cinq ans à la tête du Schauspielhaus de Zurich, avant d'en être évincé en 2004, y est revenu régulièrement pour y présenter des créations originales et des « classiques » joyeusement décapés, à l'opéra comme au théâtre. Il a notamment adapté Schubert (La Belle Meunière) et Monteverdi (Winch Only, d'après Le Couronnement de Poppée), revisité Janáček (Katia Kabanova) ou Verdi (La Traviata). Surtout, il s'est confronté en 2006 à La Mort de Danton, l'une de ses plus éclatantes réussites. Située dans une brasserie accueillant des militants gauchistes fatigués, la réflexion de Büchner dans l'Europe des Révolutions sonnait tout à coup étonnamment proche dans l'Europe des désillusions des années 1990.

C'est à cette aune que se mesure la mise en scène des Légendes de la forêt viennoise d'Ödön von Horvath donnée à Paris, au Théâtre national de Chaillot dans le cadre du Festival d'automne 2007.

La pièce raconte la vie d'un quartier populaire de Vienne dans les années 1920. Promise au boucher, roi du boudin, Marianne, la fille du marchand de farces et attrapes s'amourache d'une gouape le jour de ses fiançailles. Tous deux s'enfuient, mais le bonheur n'est pas au rendez-vous. Enceinte, la jeune femme est contrainte de confier son enfant à la grand-mère de son suborneur, qui la quitte. Sans ressources, la voici danseuse nue dans un cabaret, avant de rentrer dans le giron de l'ordre et de la morale : son père lui pardonne, et le boucher accepte de la reprendre pour épouse. L'enfant, témoin de la faute, a disparu – la grand-mère l'a laissé mourir. En somme, il ne s'est rien passé. Comme dans les opérettes, la vie continue.

Créé le 2 novembre 1931 au Deutsches Theater de Berlin, Légendes de la forêt viennoise valut aussitôt à Horvath la plus haute récompense de la littérature germanique – le prix Kleist – avant son interdiction sur les scènes allemandes dès 1933. Il est vrai que, sous les apparences du mélodrame, l'auteur mettait le doigt sur les tares d'une société petite-bourgeoise déjà mûre pour l'Anschluss, et sur l'Europe du nouvel ordre. Bref, il imaginait une « comédie populaire » en même temps qu'une œuvre à scandale que Christoph Marthaler dégage ici de sa gangue historique.

Dès que le plateau s'éclaire, le décor – époustouflant – évoque moins l'Autriche des années 1920 qu'une quelconque province des années d'après guerre, à moins qu'elles ne soient d'aujourd'hui. Enchâssés dans une boîte posée sur le plateau, se superposent, dans un même espace, une rue avec ses boutiques, un bar tabac à comptoir de zinc, une auberge aux tables et bancs de bois. Au fond, s'ouvre une grande salle de cinéma de quartier, aux murs piqués de photos d'anciennes vedettes, aux fauteuils rouges occupés en permanence par de petits vieux qui observent, sans rien dire, figés dans l'immuabilité du temps et des sentiments. Plus tard, cette salle se transformera en cabaret aux néons glauques où Marianne dansera nue aux accords de la musique d'un D.J. décadent. On est ici partout et nulle part, dans la Carinthie de Jorg Heider, un coin perdu de la Bavière, aussi bien qu'au fin fond des États-Unis, voire de la France telle que la peignent les Deschiens.

Les personnages sont traités sur le même mode. Chacun échappe à l'imagerie traditionnelle, à commencer par l'héroïne, interprétée par une comédienne au physique lourd, en rupture avec les codes habituels qui la veulent fine et désirable, frêle enfant innocente. De la même façon, la figure récurrente du jeune hitlérien imaginé par Horvath devient celle d'un apprenti jeune cadre, dynamique et tueur. Quant aux sympathisants nazis, ils sont, ici, membres d'un mouvement d'autodéfense. Il ne s'agit pas, pour Marthaler, d'« actualiser » Horvath, mais de le débarrasser de toute référence, contraignant le spectateur à l'appréhender d'un œil neuf, en créant chez lui un sentiment troublant qui relève à la fois de la mise à distance et de la proximité. Dans ce huis clos imposé par l'espace – ouvert seulement en apparence –, il est pris au piège d'une atmosphère oppressante et délétère qui sourd en permanence, accentuée par les valses de Strauss, jouées en sourdine sur un piano délabré, avec une lenteur savamment calculée. Médiocrité, bêtise, égoï [...]

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Écrit par :

  • : journaliste, responsable de la rubrique théâtrale à La Croix

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Pour citer l’article

Didier MÉREUZE, « LÉGENDES DE LA FORÊT VIENNOISE (mise en scène C. Marthaler) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/legendes-de-la-foret-viennoise/