FIGARO DIVORCE (mise en scène J. Lassalle)

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à Fiume, grandi à Belgrade, Budapest, Presbourg, Vienne et Munich, Ödön von Horváth (1901-1938) n'a cessé de dénoncer les frustrations et les dérives d'une petite-bourgeoisie qui allait faire le lit du national-socialisme. Ainsi que l'écrivit Klaus Mann, il aurait pu, comme tant d'autres, « très bien s'arranger avec l'Allemagne nazie ». Mais « ce poète était moraliste aussi. [...] Croyant en Dieu et s'intéressant beaucoup, intimement, à Dieu, il était incapable d'apprécier la méchanceté et la laideur comme un simple spectacle ». Il les combattait « par respect de sa dignité d'écrivain », « par honnêteté », « par une morale au sens le plus grave, le plus profond du mot ». De cela, toute son œuvre, bientôt interdite, témoigne : les romans (Jeunesse sans dieu, Un fils de notre temps) comme les pièces de théâtre (Casimir et Caroline, Légendes de la forêt viennoise, Don Juan revient de guerre). Écrit en 1937, Figaro divorce est entré en 2008 au répertoire de la Comédie-Française, dans une mise en scène de Jacques Lassalle. La traduction de la pièce est due à Henri Christophe et Louis Le Goeffic.

Inscrite tout à la fois dans la France de la Révolution et l'Allemagne des années 1930 – ces deux temps n'en faisant qu'un –, cette « comédie » débute par la fuite des protagonistes du Mariage de Figaro. La Révolution est en marche, les privilèges sont abolis, les hommes déclarés tous égaux. Comme une grande partie de la noblesse, le Comte Almaviva s'apprête à vivre en Allemagne, avec sa femme, un exil qu'il croit provisoire et doré. Mais les jours meilleurs ne viendront jamais et sa situation ne tardera pas à se dégrader. Figaro le quitte pour reprendre, dans une ville perdue de Bavière, son ancien métier de barbier. Suzanne le suit. Nostalgique de ses maîtres, elle étouffe rapidement dans cet univers d'hypocrisie morale et d'ordre petit-bourgeois, où les plus grandes peurs sont celles du marginal et de l'étranger. Tout à son désir de s'intégrer, Figaro ne s'aperçoit de rien. Le couple finit par divorcer. Commence alors pour chacun une période d'errance. Suzanne retrouve le Comte, ruiné, qui l'adresse à Chérubin, devenu tenancier d'une boîte de nuit. Figaro, lui, retourne en France et se met au service de la Révolution, passée de la Terreur au Directoire. Il sera nommé intendant d'un orphelinat pour pupilles de la nation : l'ancien château d'Almaviva. C'est là que le Comte, vieilli prématurément, et que Suzanne, désabusée, le rejoindront. Derrière un semblant d'harmonie retrouvée pointe le désenchantement des illusions perdues, tandis que le nouvel ordre qui se dessine apparaît pire que le chaos.

C'est ce désenchantement qui court tout au long de la mise en scène de Jacques Lassalle, magnifique dans sa simplicité savante, bouleversante dans son évidence. Installée dans un décor changeant de Géraldine Allier, qui sait user du réalisme comme de la toile peinte, ou bien transformer l'espace en no man's land, elle avance sans avoir l'air, par petites touches. Sans doute restitue-t-elle avec une acuité saisissante la vérité de chaque époque : cabaret glauque du Berlin 1930, « garçonnes » des Années folles jouées par des travestis, jeux Olympiques de 1936 signalés par une affiche, grisaille petite-bourgeoise des gardiens zélés de toutes les révolutions. De Mozart au Gabin chantant « Un dimanche au bord de l'eau », la musique et les chansons participent du même mouvement. Mais c'est à chaque fois pour mieux dépasser les frontières du temps, transcender la géographie et la chronologie et suivre la quête – ou la perte – d'humanité des personnages, hors de toute temporalité. Dès lors, le spectacle obéit à la marche des personnages soumis à une éternelle errance. Émigrés devenus « apatrides », ou toujours déracinés, ils se retrouvent régulièrement sur un plateau tournant, symbole des existences entraînées, comme sur un manège, dans une ronde infernale.

Dirigés d'une main délicate et sûre par Jacques Lassalle, les comédiens du Français s'emparent de ces personnages avec une belle humilité. Évitant tout pathos, ils explorent de concert tous les recoins des esprits égarés dans la confusion des valeurs. Rarement ils auront donné un tel sentiment de troupe, des plus grands aux plus petits rôles, de Roger Mollien et Gilles David (douaniers débattant de la signification de la Révolution voisine), à Clotilde de Bayser et Florence Viala (Comtesse et Suzanne, entraînées malgré elles dans la tourmente qui les dépasse) ou encore de Christian le Cloarec et de Loïc Corbery, travestis inquiétants chacun à sa manière, l'un en vieille femme rassise d'une petite ville de l'Allemagne, l'autre en juriste sulfureuse et ambiguë du bureau international d'aide aux immigrés. II faut citer encore Serge Bagdassarian, Chérubin poupin, reconverti dans les bars de nuit où la pègre se mêle à la police. Et aussi Denis Podalydès, drôle et pathétique dans son costume étriqué de petit fonctionnaire tatillon condamné à noyer dans l'alcool sa mise à la retraite par une Révolution qui le rejette. Irritant d'abord, touchant ensuite, tout au long d'un parcours qui le conduit à la déchéance sans jamais rien perdre de sa dignité aristocratique, Bruno Raffaelli est le Comte Almaviva, victime autant des autres que de son aveuglement face aux bouleversements d'un monde où il n'a plus sa place.

Reste Michel Vuillermoz. Interprète du comte Almaviva dans le Mariage de Figaro présenté en alternance sur ce même plateau du Français dans la mise en scène de Christophe Rauck, il est ici Figaro, héros fatigué décidé à rentrer dans le rang si c'est là la seule condition de sa survie. Émouvant dans son agitation désespérée, il fait peur quand, dans une scène finale, il se transforme en orateur à chemise kaki. Son auditoire, alors, n'est pas composé d'adultes mais d'enfants, embrigadés, au nom de la construction du nouvel homme. Peu avant, Figaro interrogeait : « On la cherche toujours, on ne la trouve jamais et pourtant on la perd. Qu'est-ce ? L'humanité. »

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Écrit par :

  • : journaliste, responsable de la rubrique théâtrale à La Croix

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Pour citer l’article

Didier MÉREUZE, « FIGARO DIVORCE (mise en scène J. Lassalle) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/figaro-divorce/