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La théorie des incitations

La théorie des incitations est à la base des développements théoriques de l'économie de l'information. L'accent mis sur les incitations n'est pas nouveau en économie ; on pourrait même dire que le credo central des économistes est que les différents membres de la société, chacun à sa place, répondent aux incitations de nature économique que leur procure leur environnement. La théorie moderne des incitations, dont il est question ici, a un objet plus spécifique : étudier les moyens employés par un agent économique pour inciter des agents qui disposent d'une information privée à la lui révéler.

La révélation des préférences pour un bien public

Considérons, par exemple, le projet de construction d'un pont qui permette de réduire le temps de trajet entre deux localités séparées par un fleuve. Certains contribuables en bénéficieront beaucoup, parce qu'ils voyagent souvent entre ces deux villes ; d'autres, plus casaniers, préféreraient voir l'argent public employé autrement. Comment savoir si la construction de ce pont est socialement souhaitable, et comment répartir son coût parmi les contribuables ? La procédure la plus simple consisterait à demander naïvement à chaque contribuable de déclarer son « consentement à payer », soit la somme qu'il est prêt à payer pour que le pont soit construit. Le gouvernement pourrait ensuite additionner les montants ainsi recueillis ; si le total couvre le coût de construction du pont, la décision de le construire sera prise et le coût en sera financé en demandant à chaque contribuable de payer la somme qu'il a déclarée au préalable.

Le problème du passager clandestin

Le défaut de cette procédure est évident : chaque contribuable aura tendance à minimiser l'annonce de ce qu'il est prêt à payer, afin de réduire sa participation au financement. De ce fait, le pont risque de ne pas être construit alors que cela serait souhaitable ; mais ce risque est négligeable si les contribuables concernés sont très nombreux. Cet effet est connu sous l'expression de « passager clandestin » : chaque contribuable compte sur les autres pour financer la construction du pont, et des équipements utiles pour la collectivité ne seront pas construits. De très nombreux travaux d’économie expérimentale ont démontré que le problème du passager clandestin était bien réel. L'objet de la théorie des incitations en ce domaine consiste à chercher une procédure de financement « non manipulable », c'est-à-dire qui incite les agents concernés à révéler sincèrement leurs préférences.

Le mécanisme du pivot

William Vickrey, Edward Clarke et Theodore Groves ont imaginé une procédure « non manipulable » qui porte leurs noms et qui permet de prendre une décision optimale à propos de la construction du pont, sous certaines restrictions quant aux préférences des contribuables. Il suffit de choisir judicieusement les impôts à acquitter par les différents contribuables en fonction des sommes qu'ils déclarent être prêts à payer pour la construction du pont.

Sans entrer dans les détails de la procédure, notons qu'elle attribue un rôle important aux contribuables dont l'annonce peut modifier le sens de la décision prise par le gouvernement. Ces contribuables sont appelés des « pivots », ce qui explique pourquoi le mécanisme de Vickrey-Clarke-Groves est souvent appelé « mécanisme du pivot ».

Compte tenu du rôle stratégique que jouent les contribuables pivots, il faut leur faire porter le poids que leur annonce impose à la société prise dans son ensemble, afin que leur « fonction objectif » s'identifie à la fonction d'utilité sociale. Le choix judicieux de la répartition des impôts permet justement d'y parvenir. Il s'agit là d'un thème récurrent en économie publique : l'annonce de son consentement à payer par un contribuable pivot modifie la décision publique et affecte donc l'utilité de tous les autres agents, ce qui constitue, par définition, une « externalité ». On sait qu'en présence d'externalités, on ne peut parvenir à une décision efficace qu'en « internalisant » l'externalité, c'est-à-dire ici en faisant supporter à ce contribuable pivot toutes les conséquences sociales de ses actes.

La révélation des préférences et les procédures de vote

La théorie du vote offre un deuxième exemple. Les mauvaises langues racontent que, lors de l'élection présidentielle française de 1974, Jacques Chirac a transféré avant le premier tour le soutien du parti gaulliste de Jacques Chaban-Delmas vers Valéry Giscard d'Estaing, parce que les sondages montraient que François Mitterrand battrait le premier mais serait battu par le second au deuxième tour. Il peut, en effet, être rationnel pour un électeur (ici gaulliste) de voter au premier tour contre son candidat préféré (ici Jacques Chaban-Delmas), afin de mieux éliminer du deuxième tour son rival le plus dangereux.

Un théorème d'impossibilité

Ce type de comportement non sincère peut être facilement éliminé quand il n'y a que deux candidats : la procédure de vote à la majorité simple (le candidat ayant reçu le plus de votes est élu) possède alors toutes les bonnes propriétés imaginables. Mais que faire s'il y a plus de deux candidats ?

Un important théorème dû à Alan Gibbard et Mark Satterthwaite montre que dès qu'il y a au moins trois candidats, et si les préférences des agents sont a priori quelconques, il n'existe aucune procédure électorale « non manipulable ». Le cas cité plus haut d'un vote parmi au moins trois candidats est donc apparemment sans espoir : quelle que soit l'ingéniosité des constitutionnalistes, il existera toujours des situations politiques où la procédure qu'ils auront choisie incitera les électeurs à adopter des comportements stratégiques non sincères.

Le cas des préférences unimodales

La solution la plus courante à cette difficulté consiste précisément à exclure a priori certaines configurations politiques. On peut ainsi supposer, en première hypothèse, que les préférences des électeurs ne sont pas parfaitement quelconques, mais qu'elles sont par exemple unimodales. On entend par là que les candidats peuvent être situés sans ambiguïté sur un axe allant d'un extrême à l'autre de l'éventail politique, et que chaque électeur est d'autant plus attiré par un candidat que le profil politique de ce dernier, positionné sur cet axe, se rapproche le plus de celui de son candidat préféré. Cette hypothèse n'est pas parfaitement innocente : pour prendre l'exemple de l'élection présidentielle française de 2012, elle interdit par exemple à un électeur dont le candidat préféré est Nicolas Sarkozy de préférer Jean-Luc Mélenchon à François Hollande. Les spécialistes de science politique auraient certainement beaucoup à dire sur cette hypothèse ; mais voyons où cela mène dans une élection à un seul tour, lorsque chaque électeur indique son candidat préféré et l'élu est celui qui a remporté le plus de suffrages.

Il est facile de voir que le candidat élu [...]

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Pour citer l’article

Bernard SALANIÉ, « MICROÉCONOMIE - Incitations et contrats  », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/microeconomie-incitations-et-contrats/