MÉLANCOLIE

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

La mélancolie, avant de se trouver réduite à la psychose maniaco-dépressive de la psychiatrie classique, a recouvert de nombreuses manifestations symptomatologiques, dont l'éventail, depuis Hippocrate, s'étend de la notion de folie passagère à l'installation de la tristesse la plus pernicieuse. De μ́ελας (noir) et χολ́η (bile), elle constitue l'une des quatre humeurs de la physiologie grecque du ive siècle avant J.-C., avec le sang, la lymphe et la bile jaune ; et c'est le déséquilibre provoqué par l'accumulation de « substances noires » néfastes qui amène anxiété, tristesse et même frénésie. « Si crainte et tristesse durent longtemps, un tel état est mélancolique », lit-on dans les Aphorismes d'Hippocrate. L'étude complète de la mélancolie, en tant que manifestation essentielle des fluctuations de la relation de l'âme et du corps dans la tradition médico-philosophique antique, a été excellemment traitée par J. Pigeaud.

Mélancolie, E. Degas

Photographie : Mélancolie, E. Degas

Edgar Degas (1834-1917), Mélancolie, 1874. Huile sur toile (H. 0,19 m ; L. 0.24 m). Phillips Collection, Washington. 

Crédits : AKG

Afficher

Ce qui, de cette tradition grecque, présente de nos jours un intérêt clinique bien au-delà des périodes du Moyen Âge et de la Renaissance qu'elle a dominées entièrement, c'est non seulement la finesse des analyses portant sur la succession d'épisodes à la fois dépressifs et maniaques chez un même sujet – déjà signalé par Arétée de Cappadoce – mais encore la pertinence d'observations que l'on tend actuellement à négliger, à force peut-être de les avoir écartées par une classification réductrice : l'aura de « génialité » qui accompagne généralement le sujet mélancolique et le débordement d'humeur qui le submerge. La « génialité », sur laquelle insistent les péripatéticiens, toucherait au mécanisme de la mélancolie et le débordement d'humeur au caractère des procédés thérapeutiques, si toutefois on s'accorde à bien vouloir considérer, sous le terme de mélancolie, la variété des manifestations dépressives qui vont de la dépression réactionnelle passagère à la psychose grave selon la terminologie moderne.

La Mélancolie, L. Cranach l’Ancien

Photographie : La Mélancolie, L. Cranach l’Ancien

S'il emprunte des motifs à une gravure de Dürer sur le même thème (1514), Cranach les transpose pour illustrer un thème qui, au Moyen Âge puis à la Renaissance – notamment avec l'ouvrage de Robert Burton, L'Anatomie de la mélancolie –, connut une fortune singulière. Lucas Cranach... 

Crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

Afficher

Dans cette voie, on adoptera donc la définition des recherches freudiennes, pour lesquelles la mélancolie, en 1917, se présente sous des formes cliniques diverses, dont il n'est pas certain qu'on puisse les rassembler en une unité, et parmi lesquelles certaines font penser plutôt à des affections somatiques qu'à des affections psychogènes. Relevons déjà l'intérêt de cette extension du concept : la question de la génialité mélancolique nous mènera à celle de la spécificité de ses productions, et la question du débordement d'humeur à celle des effets nuisibles d'une présence étrangère dans le corps du sujet. Il restera, bien entendu, à rendre compte d'une structure, si structure il y a pour la mélancolie, en deçà même de la psychose, à laquelle on s'empresse de la rattacher, dans la mesure où ce qu'elle exprime, à travers des constructions symboliques fort bien élaborées, renverrait plutôt à l'illusion spéculaire, à laquelle le sujet mélancolique ne s'est jamais identifié.

La persistance de la théorie des révulsions

« Pourquoi, s'interrogent les péripatéticiens au livre XXX des Problèmes attribués à Aristote, tous les hommes qui ont particulièrement brillé en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts sont-ils mélancoliques ? Et certains d'entre eux à tel point qu'ils ont souffert des troubles provenant de la bile noire, ainsi qu'on le dit d'Héraklès parmi les héros ? » Si les écrits hippocratiques attribuent clairement à la mélancolie une étiologie somatique et humorale par excès ou corruption d'humeur, réchauffement ou refroidissement de l'organisme, les disciples d'Aristote entrevoient déjà la possibilité d'une origine double, à la fois de l'âme et du corps, dans cette prédisposition des génies à cette maladie. Dans les deux cas, il va s'agir, du point de vue thérapeutique, de faire sortir cette humeur viciée, de la rappeler à l'extérieur du corps afin d'alléger le cerveau qu'elle avait envahi de ses vapeurs.

Si le recours à la volonté et à la conduite raisonnable du malade reste inopérant, on va donc employer des moyens pharmaceutiques et physiques destinés à purger le patient de ses excédents humoraux, soit à l'aide de révulsifs médicamenteux, soit grâce à des exercices corporels appelés au même effet. C'est ainsi qu'on peut suivre, dans l'Histoire du traitement de la mélancolie des origines à 1900 de [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 5 pages

Médias de l’article

Mélancolie, E. Degas

Mélancolie, E. Degas
Crédits : AKG

photographie

La Mélancolie, L. Cranach l’Ancien

La Mélancolie, L. Cranach l’Ancien
Crédits : Fine Art Images/ Heritage Images/ Getty Images

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

Classification

Autres références

«  MÉLANCOLIE  » est également traité dans :

MÉLANCOLIE. GÉNIE ET FOLIE EN OCCIDENT (exposition)

  • Écrit par 
  • Hélène PRIGENT
  •  • 912 mots

Annoncée comme l'une des dernières expositions de Jean Clair, celle du moins qui couronnait sa carrière de directeur du musée Picasso à Paris, Mélancolie. Génie et folie en Occident, au Grand Palais du 13 octobre 2005 au 16 janvier 2006, condensait les thématiq […] Lire la suite

L'ANATOMIE DE LA MÉLANCOLIE, Robert Burton - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Raoul VANEIGEM
  •  • 1 112 mots

Somme d'érudition, d'intelligence et d'humour, L'Anatomie de la mélancolie a prêté à Robert Burton (1577-1640) la réputation, plus artificieuse que justifiée, d'un Montaigne anglais. Leur démarche est, en fait, parallèle et distincte, en ce sens que l'un se nourrit de son expérience vécue pour tenter de vivre mieux et l'autre sollicite d'un savoir encyclopédique un enseignement thérapeutique prop […] Lire la suite

BURTON ROBERT (1577-1640)

  • Écrit par 
  • Pascal AQUIEN
  •  • 691 mots

Né à Lindley, dans le comté de Leicester, le 8 février 1577, Burton fit ses études à Oxford où il obtint une licence de théologie en 1614. Il devint pasteur en 1616 et obtint des bénéfices ecclésiastiques dans le Lincolnshire et le Leicestershire de 1624 à 1631. Burton consacra sa vie au travail et à ses charges pastorales, et il mourut à Oxford le 25 janvier 1640. De son œuvre, on retiendra une c […] Lire la suite

COTARD SYNDROME DE

  • Écrit par 
  • Georges TORRIS
  •  • 110 mots

Délire de négation, décrit par Cotard en 1880. Le malade, après avoir développé des préoccupations hypocondriaques et des troubles cénesthésiques, sent ses organes se putréfier et se détruire. Puis il en nie l'existence et étend enfin sa négation au monde extérieur et à sa propre existence. N'étant plus vivant, il ne saurait mourir, ce qui est vécu comme une damnation. Ce syndrome, qui mène à la p […] Lire la suite

DÉLIRE (histoire du concept)

  • Écrit par 
  • Gabriel DESHAIES
  •  • 2 910 mots

Dans le chapitre « Les structures délirantes »  : […] Parler de structures délirantes ne veut pas dire qu'une espèce de forme sui generis habite ou parasite la personnalité, comme un ver le fruit. Cela signifie que la personnalité elle-même, en particulier le moi, se trouve submergée par une certaine dynamique affective, et elle tend à s'organiser ou à se réorganiser selon une structuration nouvelle, en l'occurrence délirante, à la fois déficiente, […] Lire la suite

DÉPRESSIFS ÉTATS ou DÉPRESSIONS NERVEUSES

  • Écrit par 
  • Jean GUYOTAT
  •  • 3 159 mots

Dans le chapitre « La dépression mélancolique »  : […] Dans la dépression mélancolique, la douleur morale est très vive, la dévalorisation et la culpabilité sont intenses. Ces sentiments sont parfois si pénibles qu'ils peuvent être à l'origine, d'une part, d'une déformation de la réalité et d'idées délirantes telles que l'auto-accusation (par exemple, on s'accuse d'un crime que l'on n'a pas commis), la négation (de sa propre existence, du monde envir […] Lire la suite

DEUIL

  • Écrit par 
  • Sylvie METAIS
  •  • 1 334 mots
  •  • 1 média

Dans le langage courant, le mot « deuil » renvoie à deux significations. Est appelé deuil l'état affectif douloureux provoqué par la mort d'un être aimé . Mais deuil signifie tout autant la période de douleurs et de chagrins qui suit cette disparition. Le deuil est donc constitutif d'une perte d'objet, au sens psychanalytique d'objet d'amour. Freud s'est intéressé dans son ouvrage Deuil et mélanc […] Lire la suite

ÉLECTROCHOC

  • Écrit par 
  • Georges TORRIS
  •  • 463 mots

Appelée également sismothérapie ou électroconvulsivothérapie (E.C.T.), la technique thérapeutique des électrochocs a été inventée en 1938 par Ugo Cerletti (1877-1963) et Lucio Bini, qui s'appuyaient sur un prétendu antagonisme entre l'épilepsie et la schizophrénie. Avec un appareil, qui n'a guère été modifié depuis lors et que J. Rondepierre introduisit en France en 1941, on fait passer d'une tem […] Lire la suite

GÉRONTOLOGIE

  • Écrit par 
  • Claude BALIER, 
  • François BOURLIÈRE, 
  • Martine DRUENNE-FERRY, 
  • Paul PAILLAT, 
  • Henri PÉQUIGNOT
  •  • 9 274 mots
  •  • 2 médias

Dans le chapitre « Problèmes psychopathologiques »  : […] La psychopathologie de la vieillesse traite des troubles mentaux directement en relation avec le phénomène du vieillissement et avec ses conséquences sur le plan physique, psychologique et social. Elle ne peut donc se comprendre que par une approche de la personne « totale » au cours du troisième âge. Il s'agit de troubles qui peuvent être graves, mais, beaucoup plus souvent, légers et curables ; […] Lire la suite

HUMEURS THÉORIE DES

  • Écrit par 
  • Sophie SPITZ
  •  • 929 mots
  •  • 1 média

Élaborée peu à peu par Hippocrate (460 env.-env. 370 av. J.-C.) et les auteurs du Corpus Hippocraticum , puis par Galien (129-env. 201), la doctrine médicale de la théorie des humeurs a joué un rôle prépondérant dans l'histoire de la médecine jusqu'à la fin du xviii e siècle environ. La théorie humorale considère que la santé de l'âme comme celle du corps réside dans l'équilibre des humeurs — sa […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Marie-Claude LAMBOTTE, « MÉLANCOLIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/melancolie/